Les deux premiers chapitres de "Parce que c'est toi"

· De Tamara Balliana

Les deux premiers chapitres de "Parce que c'est toi"

Chapitre 1

Chloé

 

Il y a des rencontres qui se passent mal. Mais rarement pire que la mienne avec une pile de cartons… et mon nouveau voisin. 

Je grimpe les quelques marches séparant mon immeuble de la rue, l’esprit encore au travail, puisqu’une partie de celui-ci se trouve dans mes bras. J’ai ramené des dizaines de dossiers pour pouvoir m’avancer, ce soir. Ma pile menace de s’effondrer tandis que je fouille frénétiquement dans mon sac à la recherche de mes clés. Pourquoi sont-elles toujours au fond quand on en a besoin ? C’est comme une loi physique non répertoriée : les objets essentiels migrent systématiquement vers les recoins les plus inaccessibles.

Je perçois des bruits inhabituels dans le hall : des raclements, des chocs sourds. Mon cerveau analytique calcule déjà les probabilités :

          Déménagement, 88 %.

          Grand ménage, opéré par la voisine, 9 %.

          Cambriolage en plein jour, 2 %.

          Fantôme déplaçant des meubles par ennui, 0,000 1 % (mais sait-on jamais).

 Attention ! Celui-ci est fragile ! lance une voix masculine.

La porte juste avant la mienne au rez-de-chaussée est ouverte et un tas de cartons encombrent le couloir. 

Déménagement confirmé.

Je soupire intérieurement. De nouveaux voisins signifient de nouvelles variables dans mon quotidien. De nouvelles habitudes sonores à intégrer, de nouveaux schémas sociaux à décoder. Je ne dis pas que ça me contrarie, mais il va forcément y avoir un temps d’adaptation. 

Je me faufile, discrètement. Il y aura bien d’autres occasions pour faire connaissance avec les nouveaux venus. Ce soir, j’ai du boulot. 

Bam !

La réalité me rattrape brutalement sous la forme d’un carton que je n’avais absolument pas vu. Je perds l’équilibre, mes dossiers s’envolent dans un ballet chaotique tandis que je m’étale de tout mon long, avec l’élégance d’une girafe sur des rollers.

 Oh merde ! s’exclame la voix masculine que j’ai entendue un peu plus tôt.

Dans ma position peu glorieuse, face contre terre, je médite sur l’ironie de la situation. Moi qui suis en théorie capable de calculer la trajectoire de particules subatomiques, je viens de rater un carton de la taille d’une petite voiture.

Ma capacité exceptionnelle à défier les lois les plus élémentaires de l’observation est tout à fait remarquable, on dirait. 

Des pas précipités se rapprochent. Je reste immobile, espérant que, si je ne bouge pas, la catastrophe en devenir (mon humiliation) n’aura pas lieu. Cette technique semble fonctionner dans Jurassic Park avec le Tyrannosaurus Rex, n’est-ce pas ? Il ne reste qu’à prier que ça marche également avec des gens qui emménagent dans l’appartement à côté du mien. 

Le sol est fascinant, d’ailleurs. Je remarque des motifs géométriques dans le carrelage que je n’avais jamais pris le temps d’observer auparavant. C’est fou ce qu’on découvre quand on se retrouve nez à nez avec…

 Est-ce que ça va ? demande la voix, maintenant toute proche.

J’aurais dû m’en douter. Contrairement à ce qu’affirme le docteur Grant, les tyrannosaures avaient une excellente vision périphérique. Et maintenant que j’ai été repérée, je ne peux pas rester dans cette position d’étude approfondie du carrelage. Il va falloir affronter la réalité, et probablement un nouveau voisin qui vient d’assister à ma démonstration magistrale de gravité appliquée.

Je relève la tête pour découvrir une paire de chaussures de sport, puis un jean délavé jusqu’à tomber sur… oh. Oh ! Un visage qui me fait penser que la génétique est parfois d’une générosité folle avec certaines personnes. Le nouveau voisin est grand, très grand, avec des épaules solides et une mâchoire robuste de carnivore. Des bras, qui de là où je me trouve, ont l’air bien plus musclés et sexy que ceux d’un T-rex. Ses yeux, d’un brun chaleureux, me fixent avec une pointe d’inquiétude. Et, quand il constate que je suis consciente, il sourit. Ce qui est probablement poli de sa part, mais n’arrange en rien mon rythme cardiaque déjà chaotique.

 Je vous aide ? propose-t-il en me tendant une main.

Mon cerveau choisit ce moment précis pour me rappeler que la main humaine compte vingt-sept os. Pourquoi je pense à ça ? Eh bien, ça n’a rien d’inhabituel chez moi. C’est juste ainsi que je suis câblée. Et à l’instant, ma capacité à me souvenir de tout un tas de choses factuelles, mais inutiles, bloque celle qui me permet de m’exprimer de façon intelligible. 

 Je… oui… enfin…

Brillant, Chloé. Des années d’études supérieures pour en arriver là.

Je saisis sa main, notant distraitement sa chaleur et sa fermeté, et tente de me redresser. Malheureusement, mon sens de l’équilibre décide de prendre sa pause déjeuner à cet instant précis. Je me retrouve propulsée en avant, contre son torse, mes mains agrippent ses épaules comme si ma vie en dépendait.

 Doucement ! s’amuse-t-il.

Ses paumes se posent sur ma taille pour me stabiliser.

Je lève les yeux vers lui, et le temps se suspend. Il sent la cannelle et le romarin, ce qui est étrangement réconfortant et totalement inutile à noter encore une fois. Je crois que mon cerveau a court-circuité. 

Oh ! Et il a de magnifiques yeux… qui se plissent…

 Ça va ? 

Je me rends compte que je suis toujours agrippée à lui comme un koala à son eucalyptus. Je recule d’un pas, un peu brusquement, percute une rangée de cartons et…

Clang !

Un truc métallique choisit ce moment pour tomber. Le bruit résonne dans le hall comme un gong. Nous sursautons tous les deux, mais cette fois-ci, je ne m’étale ni sur le sol ni sur lui. Il y a du progrès. 

 Eh bien, vous avez un don pour les entrées remarquées.

Je voudrais lui répondre quelque chose de spirituel, de léger, pourquoi pas de drôle, bien que je n’ai jamais été connue pour mon sens de l’humour. Si la vie était bien faite, il choisirait justement ce moment embarrassant pour faire son apparition. Qui n’a jamais rêvé de se sortir d’une situation gênante avec une bonne blague ? Moi, en tout cas, j’aimerais bien parfois. 

Ça ne m’arrive jamais. 

 Je gère normalement mieux mon centre de gravité, désolée. 

Il a une seconde d’étonnement, avant d’éclater de rire. 

Super.

Son rire est chaleureux, et fait quelque chose d’étrange à mon estomac. Un peu comme cette fois où j’ai ingurgité une boisson énergisante à la fac, avant les partiels, mais en bien plus agréable. 

 C’est rassurant à savoir, répond-il finalement. Je suis Azel Corsini, au fait. Comme vous pouvez le constater, j’emménage ici. Et, je vais enlever ce bazar. Le camion de déménagement devait repartir. Ils ont tout stocké dans le couloir, dans une heure ou deux, j’aurais fini de tout porter à l’intérieur. 

Azel.

Mon cerveau enregistre l’information comme une nouvelle donnée précieuse même si je ne comprends pas bien pourquoi —, avant de me rappeler qu’il attend certainement une réponse.

— Je suis Chloé… la voisine.

Du moins, c’est bien ce qu’il attend, non ? 

— Enchanté, Chloé la voisine.

Pourquoi me sourit-il comme ça ? 

Mon regard balaye l’entassement chaotique de cartons et de meubles qui encombre le hall, et avant que mon filtre cerveau-bouche n’ait le temps d’intervenir, je lâche :

 C’est un véritable cas d’école en matière d’entropie maximale.

Les mots sont sortis tout seuls. Je vois ses sourcils se hausser légèrement, et je songe que critiquer l’organisation de son déménagement n’est peut-être pas la meilleure stratégie de socialisation. Ou alors, il me trouve juste bizarre. Ce qui est tout à fait possible également. 

 Je veux dire… c’est… euh… très… 

—  C’est une façon élégante de dire que c’est le bordel total ?

 Non ! Enfin, si, mais… 

Je m’arrête net en voyant son expression entre l’amusement et la perplexité. Le genre d’expression que je connais par cœur, celle qui dit clairement : elle est toujours comme ça ?

Il n’est pas le premier et certainement pas le dernier. 

— Eh bien, Chloé…

Je ne sais pas ce qu’il s’apprêtait à dire, mais son bras vient heurter la rangée de cartons à sa gauche. Celui du dessus, qui affichait un équilibre plus que précaire, bascule et en entraîne un autre dans sa chute. 

 Azel esquive le premier avec une agilité surprenante, mais le second carton le prend par surprise, percutant son épaule.

 Putain ! jure-t-il entre ses dents.

Je reste figée, bouche ouverte, mon cerveau oscillant entre l’admiration pour ses réflexes quasi-ninjas et l’horreur que je sois à l’origine de plusieurs catastrophes en chaîne depuis que je suis arrivée. 

Le contenu du carton s’est en partie déversé sur le sol. Un petit pot en verre roule jusqu’à mes pieds. Je le ramasse machinalement, lisant l’étiquette manuscrite :

 

Thym sauvage et piment d’Espelette.

 

L’écriture est nette, précise.

 Tu savais que le thym sauvage comporte du thymol, un composé aux propriétés antimicrobiennes exceptionnelles ?

Azel, qui se frotte l’épaule, s’arrête net et me fixe. Un moment de silence s’étire, pendant lequel je comprends que j’aurais mieux fait de me taire.

À nouveau

Et pourquoi l’ai-je tutoyé ? 

Mais contre toute attente, il éclate de rire. C’est la deuxième fois, tout de même. Peut-être qu’il est là, mon grand sens comique. 

 Si je comprends bien, tu es ce genre de personnes qui parle par allusions subtiles, et tu es en train de me dire que je ne sens pas bon, après avoir porté des cartons toute la journée ? C’est original comme approche, un brin vexant pour moi, mais…

 Non ! Non, pas du tout ! C’est juste que la transpiration humaine est un phénomène fascinant qui implique des interactions complexes entre les bactéries cutanées et les…

Je m’enfonce. Je m’enfonce tellement que je pourrais sans doute atteindre le centre de la Terre. Même si, techniquement, aucune technologie ne le permet encore. 

 Les sécrétions des glandes apocrines qui, combinées à l’activité bactérienne, peuvent effectivement produire des composés volatils, mais qui n’ont rien à voir avec ton odeur personnelle, qui est en fait plutôt agréable et…

Je m’arrête brutalement. Je viens de commenter l’odeur de mon nouveau voisin. Après l’avoir tutoyé, après être tombée dans ses bras, après m’être étalée au sol. Bon sang ! Le premier truc qu’il a dû voir de moi, ce sont mes fesses ! J’ai de jolies fesses, de mon point de vue. Même si on est d’accord que je suis mal placée pour juger, étant donné la position de mes yeux et de celle de mon postérieur, mais je bosse dur à la salle de sport pour elles. Alors, je suppose qu’elles ne sont pas trop mal. Mais bref, je me présente rarement le popotin en premier. 

Le voisin qui me dévisage maintenant…

Non ! Je ne veux même pas essayer de décrypter son regard. 

 Je devrais… arrêter de parler tout de suite, murmuré-je, sentant mes joues s’enflammer.

 Non, non, continue. J’apprends plein de choses sur mes glandes… comment tu as dit ?

 Apocrines, réponds-je d’une voix étranglée tout en notant qu’il me tutoie. 

Vu que tu lui parles déjà de son odeur alors que tu le connais depuis cinq minutes, il en a le droit.

Je ne sais plus si je veux disparaître ou continuer à l’écouter rire comme il est en train de le faire.

 Je dois… trier mes documents ! lancé-je brusquement, saisissant la première excuse qui me vient à l’esprit.

Même à mes oreilles, ça sonne comme la pire excuse de l’histoire des excuses. Qui a une urgence de classement ? À part moi, apparemment.

 Tes documents ? répète Azel, son sourire s’élargissant dangereusement.

 Oui ! C’est… très urgent. 

Je recule déjà vers mon appartement, en faisant bien attention de ne pas trébucher, ce qui serait vraiment le comble du ridicule.

 Bien sûr, acquiesce-t-il avec un sérieux manifestement feint. On ne peut pas laisser des documents non triés, ce serait…

— Oui, voilà, tu comprends…

— Oui… enfin non, mais… j’imagine. 

— Bon ben… Salut ! 

Je me précipite vers ma porte, l’ouvre avec des mains tremblantes, et m’engouffre chez moi comme si j’étais poursuivie par une horde de ces fameuses données mal classées.

Une fois à l’intérieur, je m’adosse au mur et ferme les yeux.

 Respire, Chloé, murmuré-je. Ce n’est qu’une interaction sociale désastreuse de plus. Statistiquement, ça arrive de temps à autre. 

Je me dirige vers la cuisine, ayant désespérément besoin d’un verre d’eau pour calmer mes nerfs en feu. Évidemment, j’ouvre le placard et un paquet de pennes rigate me tombe sur la tête.

Je reste immobile, contemplant les pâtes éparpillées sur le sol de ma cuisine. 

Un parfait résumé de ces dix dernières minutes. 

Ou alors une métaphore de ma vie dont j’ai perdu le contrôle. Bien que, jusqu’à ce que je franchisse la porte de l’immeuble, tout allait bien, n’est-ce pas ? 

 D’accord, soupiré-je en direction du plafond. Message reçu.

C’est ma punition pour ne pas croire au karma, au destin ou à je ne sais quelle intervention divine. L’univers essaie de me rappeler qu’il y a des choses que je ne peux pas expliquer. Comme : comment un paquet de pâtes parfaitement bien rangé a pu glisser pour tomber de son étagère ? 

Ou bien : pourquoi je n’ai pas été capable de me comporter en humaine normale face à mon nouveau voisin (sublime) ? 

Il doit être encore en train d’en rire. Voire même, il le raconte aux personnes qui l’aident à déménager. À sa femme, à ses enfants, à son chien, à son poisson rouge, que sais-je ? Je ne lui ai pas posé la question — je suppose qu’un être doué pour la conversation l’aurait fait — l’appartement d’à côté est plutôt grand, alors il n’emménage certainement pas tout seul. 

Je m’accroupis pour ramasser les pâtes, tout en repassant mentalement les événements des dernières minutes. 

Pathétique. 

Au moins, je me console en me disant que je ne peux pas faire pire impression, lors de notre prochaine rencontre.

Quoique, connaissant ma capacité à défier les lois de la probabilité, je ne devrais peut-être pas tenter le destin.

 

Chapitre 2

Azel

 

 J’ai une poêle dans la main gauche où je fais sauter des pommes de terre grenailles, un poêlon dans la droite où je réduis une sauce au vin, et une troisième casserole sur le feu arrière où mijote une volaille aux herbes. Le tout constituant le repas que je m’apprête à servir aux deux critiques gastronomiques les plus importants de ma vie : mes fils. 

J’ai passé ces trois derniers jours à déballer des cartons, installer des meubles et, pourtant, la cuisine est encore envahie de boîtes au contenu parfois mystérieux, entre lesquels je dois slalomer.

— Papa, c’est quand que c’est prêt ? demande Alaric pour la cinquième fois en dix minutes.

Mon petit dernier est assis sur une chaise trop haute pour lui, ses jambes battant l’air avec impatience. À sept ans, attendre est une torture dont la cruauté n’a d’égale que celle de devoir renoncer aux dessins animés.

— Bientôt, champion. Encore quelques minutes.

— C’est toujours dans quelques minutes, râle-t-il en laissant sa tête tomber dramatiquement en arrière.

Soren soupire en posant les couverts sur la table.

— On ne meurt pas de faim après dix minutes d’attente.

Mon aîné, du haut de ses dix ans, se considère visiblement comme un expert en survie. J’ébouriffe ses cheveux en passant, ce qui me vaut un grognement. Apparemment, nous sommes entrés dans cette phase où les démonstrations d’affection paternelle sont embarrassantes. Merveilleux.

— Viens goûter, Alaric.

Je prélève une petite cuillère de sauce et souffle dessus avant de la lui tendre.

Il s’approche avec solennité, comme si je m’apprêtais à l’adouber chevalier. Il avale le contenu de la cuillère, fronce les sourcils, plisse les yeux et proclame avec l’assurance d’un critique gastronomique ayant quarante ans d’expérience :

— Manque de sel. Et de bonbons, aussi.

Je ne peux pas m’empêcher d’éclater de rire.

— Des bonbons dans une sauce au vin ? Voilà une suggestion… créative.

— Bah quoi ? Les bonbons, c’est bon avec tout !

— Je ne suis pas sûr que le Guide Michelin soit prêt pour une sauce vin bonbon, réponds-je en ajustant légèrement l’assaisonnement.

— C’est qui, Michel ? demande Alaric, semblant soudain inquiet qu’un inconnu vienne juger ma cuisine.

— Michelin, pas Michel. C’est un guide qui donne des étoiles aux restaurants. Il en avait donné une à Papa à Marseille. 

— Une étoile dans le ciel ? s’exclame Alaric, les yeux écarquillés. Tu avais ta propre étoile, papa ? Tu l’as toujours ? Du coup, on peut y aller ? Elle est magique ?  

Je secoue la tête en souriant.

— Pas une étoile dans le ciel. Une étoile de chef. 

— Mais elle est où ton étoile ? 

— Elle est restée à Marseille avec le restaurant, répond Soren. 

Il fait une petite moue et demande : 

— Donc, tu n’as plus d’étoile ? 

La question d’Alaric me provoque un léger pincement au cœur, mais je réponds : 

— Non, mais j’ai bien mieux, je vous ai vous deux. 

Soren hoche la tête, satisfait de ma réponse, et retourne à sa tâche de mettre la table. Je l’observe faire, pensif. Mon aîné a toujours été plus posé, parfois trop pour son âge.

— À table ! annoncé-je finalement.

Alaric bondit sur sa chaise comme propulsé par un ressort, tandis que Soren s’installe plus calmement. Je les sers, présentant leurs assiettes comme je le ferais au travail, avec soin. 

— Pourquoi tu fais toujours joli avant qu’on mange ? demande Alaric, perplexe devant son assiette artistiquement dressée.

— Parce que vous méritez le meilleur service.

La vérité, c’est que préparer un repas sans le présenter correctement me semblerait incomplet, comme une histoire sans conclusion. La cuisine n’est pas seulement une question de goût, mais aussi d’esthétique.

Alaric contemple son assiette avec une moue suspicieuse avant de piquer sa fourchette dans une pomme de terre.

— Ça, c’est bon, décrète-t-il.

Puis il pousse délicatement un brocoli sur le côté de son assiette.

— Ça, c’est vert.

— Le vert, c’est la couleur de Hulk, tenté-je de négocier. Tu aimes Hulk, non ?

— Oui, mais Hulk ne mange pas de brocolis.

— Comment tu sais ? Tu l’as déjà vu dîner ? intervient Soren avec un sourire narquois.

Alaric réfléchit intensément à cette question existentielle.

— Non, admet-il. Mais il mangerait des bonbons verts, pas des arbres verts.

— Le brocoli n’est pas un arbre, c’est une fleur, en fait, précise Soren.

— Une fleur ? N’importe quoi. Tu as déjà vu des bouquets de brocolis ? 

Je m’étouffe presque avec ma gorgée d’eau.

— Ce n’est pas exactement ce genre de fleur, expliqué-je en toussant. Mais si tu le manges, tu deviendras fort comme Hulk.

Alaric considère cette information, puis, avec une lenteur délibérée, prend une minuscule bouchée de brocoli, son visage se crispant comme s’il accomplissait l’épreuve ultime.

— J’ai mangé. Maintenant, je suis fort.

Il fait mine de gonfler ses petits biceps.

— C’était littéralement trois molécules de brocoli, commente Soren.

— C’est quoi, des mole-cules ? demande Alaric, méfiant.

— Des tout petits morceaux qui composent les choses, répond son frère.

— Alors j’ai mangé trois mole-cules de brocolis entières !

Je laisse échapper un rire et décide que ce combat est perdu d’avance. Je note mentalement d’inventer une recette qui camouflera les brocolis tout en gardant leurs nutriments.

Challenge accepté.

Le repas se poursuit entre rires et négociations végétales. Puis, soudain, Alaric fronce les sourcils.

— Papa, mon lit gratte.

— Comment ça, il gratte ?

— Les draps. Ils sont pas comme ceux de Marseille.

— Ce sont les mêmes draps, Alaric.

— Non, insiste-t-il. Et mon doudou Ratatouille est perdu dans un carton.

— T’as emmené celui de chez Maman, le Ratatouille de chez papa, c’est même pas ton vrai doudou, râle Soren.

— Mais ça sent bizarre ici. Comme… pas comme à la maison.

Son petit visage se crispe, et je comprends ce qui se cache derrière ces plaintes : le déménagement, le changement, l’insécurité.

— Tu sais quoi ? Pour ce soir, on va faire avec le doudou de chez Maman et, demain, je vais chercher Ratatouille. Et on aérera bien ta chambre avant d’aller dormir. 

Alaric hoche la tête, rasséréné par la perspective d’un rituel qui marquerait notre nouveau départ.

— Et mon lit qui gratte ?

— On mettra une couverture super douce en plus.

Cette solution semble le satisfaire, car il retourne à son assiette et, à ma grande surprise, prend une deuxième bouchée de brocoli, sans même faire de grimace cette fois.

Après le dîner, les garçons disparaissent dans le salon. Je ne vois que leurs pieds dépasser d’un énorme carton vide qu’ils ont transformé en ce qui semble être, d’après leurs exclamations, une fusée spatiale ultrarapide avec des lasers qui font piou piou. Je souris en débarrassant la table. Le carton de déménagement le plus basique peut devenir le jouet le plus précieux dans l’imagination d’un enfant.

Je m’assieds, une tasse de café à la main, et observe mes fils jouer. Leurs rires emplissent l’appartement encore impersonnel et ces sons familiers transforment déjà ces murs étrangers en quelque chose qui ressemble à un foyer.

Mon esprit dérive vers le restaurant que je vais bientôt diriger : le Millésime. Un concept ambitieux, installé dans le domaine viticole réputé du Domaine des Manons. Un défi à la hauteur de ce que j’ai connu à Marseille.

Je sais qu’il y aura des horaires impossibles, des services qui s’étirent jusqu’à minuit passé, les nuits blanches pour créer de nouveaux plats… Ai-je fait le bon choix ? Quitter un restaurant étoilé pour venir m’installer dans cette petite ville, repartir de zéro, construire quelque chose de nouveau ?

Le doute m’effleure, puis s’évanouit quand j’entends Alaric hurler de rire parce que Soren vient apparemment d’activer les réacteurs de la fusée (ce qui implique de secouer vigoureusement le carton).

Oui, j’ai fait le bon choix, le seul qui comptait vraiment : me rapprocher de mes fils. 

Depuis que leur mère est venue s’installer à Cadenel, il y a deux ans, nous ne pouvions plus faire de garde partagée. Mes horaires et la distance ne le permettaient plus. Alors, j’avais les garçons pendant les vacances et lors de rares week-end de libres. C’était trop peu. J’avais l’impression de rater une immense partie de leur vie. Nos moments à trois étaient géniaux, mais je ne connaissais rien de leur vie ici : leurs copains d’école, leurs maîtresses, leurs voisins ou même leur professeur de judo. C’est eux qui venaient dans mon monde, mais moi, je ne faisais plus vraiment partie du leur. 

Soren émerge du carton et s’approche de moi, les cheveux en bataille et les joues rouges d’excitation.

— Dis, papa, pourquoi tu souris ? 

La question me prend au dépourvu. Il répète : 

— Tu souris tout seul.

Je pose ma tasse et l’attire contre moi, surpris qu’il ne se dérobe pas à ce contact.

— Parce que je voulais être près de vous. C’est ma plus belle étoile, ça.

Soren hoche la tête, semblant digérer cette information.

— Plus belle que celle du restaurant ?

— Infiniment plus belle.

— Papa ! hurle Alaric en jaillissant de sa fusée. Si tu veux vraiment voir une étoile brillante, Maman dit qu’il faut se mettre en haut de la colline la nuit !

J’éclate de rire et ébouriffe ses cheveux en bataille.

— Merci du conseil. Mais celles que je préfère sont dans mon cœur. Et je vais maintenant les chatouiller.

Alaric se tortille en riant aux éclats, et même Soren sourit largement. Ce son vaut toutes les étoiles Michelin du monde.

La soirée s’écoule entre rangements partiels, batailles d’oreillers impromptues et négociations sur l’heure du coucher. Finalement, après une longue journée, vient le moment rituel que je préfère : border mes fils.

Alaric est le premier. Épuisé par tant d’aventures spatiales, il peut à peine garder les yeux ouverts quand je l’installe dans son lit, son doudou serré contre lui.

— Papa.

— Oui, mon bonhomme ?

— J’aime bien ce nouvel appartement. Il est bien pour jouer à cache-cache. Y’a plein de cartons. 

— Une fois vidés, ils ne vont pas rester là.

Il fronce les sourcils, un peu contrarié. Je dépose un baiser sur son front et murmure : 

— Allez, dors. On a une belle journée qui nous attend demain.

J’éteins la lumière en sortant de sa chambre. Vient ensuite le tour de Soren, que je trouve assis dans son lit, un livre de sciences ouvert sur ses genoux.

— Il est tard pour lire, non ? 

— Je voulais juste vérifier un truc sur les constellations. Il paraît qu’on les voit mieux à la campagne qu’en ville.

— C’est vrai. Moins de pollution lumineuse.

Il hoche la tête, satisfait de cette confirmation, puis ferme son livre et le pose sur sa table de chevet.

— Tu penses que tu vas rester longtemps ici ?

La question me surprend par sa gravité. Il a toujours eu cette façon de poser des questions d’adulte avec des yeux d’enfant.

— Je ne prévois pas d’aller ailleurs, du moins, pour l’instant.

Cette réponse semble le rassurer.

— Tant mieux, murmure-t-il en s’allongeant. Et pour ton restaurant, papa… tu devrais vraiment rajouter des bonbons comme dessert. Sinon, Alaric va te dénoncer aux guides gastronomiques.

Je laisse échapper un rire et me penche pour embrasser son front.

— Je vais y réfléchir très sérieusement.

Il sourit, les yeux déjà mi-clos, et je quitte sa chambre sur la pointe des pieds.

De retour dans le salon, j’ouvre la baie vitrée qui donne sur la terrasse. C’est le fait que l’appartement soit situé en rez-de-chaussée avec un petit jardin qui m’a fait jeter mon dévolu sur lui. Au moins, nous avons un extérieur. 

La nuit est douce, je décide de m’installer dehors, sur la terrasse. Je sors mon carnet de notes, celui que j’utilise pour mes idées de menu, et le feuillette distraitement.

Le Millésime : mon nouveau défi.

Un restaurant gastronomique qui célèbre la cuisine provençale avec une touche contemporaine, au cœur d’un domaine viticole. L’opportunité parfaite pour conjuguer ma passion et ma vie de famille. Je note une idée :

 

Gâteau au chocolat et bonbons gastronomiques à base de fruits confits et d’herbes.

 

Puis je secoue la tête en riant tout bas.

— Ils finiront par me faire faire n’importe quoi, à force.

Je me lève et m’approche de la haie. L’immeuble se situant sur une colline, je peux voir le village de Cadenel en contrebas. Son clocher et ses maisons typiques de la Provence verte. Ses rues calmes bordées d’arbres. Rien à voir avec l’agitation perpétuelle de Marseille.

Quelque chose a changé en moi, bien que je ne sois ici que depuis trois jours. C’est comme si le rythme effréné de ma vie que j’avais accepté comme normal pendant des années commençait enfin à ralentir pour s’accorder à celui de mes enfants.

Mes yeux s’attardent sur les fenêtres de l’appartement voisin. Une lumière y est encore allumée. Je me demande furtivement si ma voisine aux glandes apocrines est encore debout, peut-être en train de trier ses documents urgents depuis trois jours.

Cette pensée me fait sourire. Puis je retourne à mon carnet, inspiré par cette nouvelle vie qui commence.

 

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