Prologue

Solène

À l’instant où ma porte d’entrée claque, je sais exactement qui vient d’arriver et pourquoi.

Je ne suis pas extralucide, mes dons de voyance se limitent à deviner qui est le meurtrier avant la fin dans quelques mauvaises séries policières. Et pourtant, je n’ai aucun doute sur la raison qui pousse ma meilleure amie Lætitia à débarquer chez moi : elle a une nouvelle à m’annoncer. Quelque chose d’assez énorme pour qu’elle se pointe alors qu’on est en pleine semaine et qu’elle devrait se trouver au travail à cette heure-ci. Une annonce qui va bouleverser nos vies, enfin… surtout la sienne !

J’entends le bruit de son sac à main rempli de bric-à-brac, qui s’écrase lamentablement dans l’entrée. Délicatesse ne sera jamais son deuxième prénom.

Oxer, mon labrador, qui comme à son habitude roupillait paisiblement à mes pieds, se lève d’un bond afin d’aller saluer la nouvelle arrivante et certainement lui soutirer quelques grattouilles derrière les oreilles. J’entends Lætitia lui parler avant qu’elle lance :

— Solène ?

— Dans le salon !

J’ai à peine le temps de sauvegarder mon travail qu’elle fait son apparition, Oxer frétillant de la queue à ses côtés. Je ne sais pas lequel a l’air le plus excité ! Mais je suppose que l’enthousiasme de Lætitia n’est pas dû aux retrouvailles avec mon chien.

Ses joues sont roses et un large sourire s’étire jusqu’à ses oreilles. C’est bien ce que je pensais. Dans moins de deux minutes, elle va m’annoncer la grande nouvelle. Mais juste pour l’embêter, je vais faire comme si je n’avais pas remarqué qu’elle est aussi agitée qu’une fashionista le premier jour des soldes devant son magasin préféré.

— Ça te dit, un thé ?

Je formule ma question avec un air innocent, tout en prenant le chemin de la cuisine. Je sens dans mon dos que son visage se décompose. C’est confirmé : le thé, ou peu importe la boisson, est la dernière de ses préoccupations.

— Après peut-être, élude-t-elle. Il faut d’abord que je te dise un truc, je ne vais pas pouvoir me retenir plus longtemps !

— Les toilettes sont au bout du couloir, plaisanté-je.

— Solène ! Tu sais très bien que je ne parlais pas de ça ! J’ai quelque chose à t’annoncer et c’est important !

Qu’est-ce que je disais ? Elle meurt d’envie que je lui demande pourquoi elle débarque chez moi en pleine matinée avec l’air d’être branchée sur du 220 volts.

— Ah oui ? réponds-je en m’emparant de la tasse posée sur le bord de l’évier, tout en évitant sciemment son regard.

Ce petit jeu me plaît, mais je lui donne dix secondes maximum pour qu’elle craque. D’ailleurs, elle ne me donne pas tort et c’est un poil irritée qu’elle me demande :

— Solène ! Je peux avoir ton attention, s’il te plaît ?

Je pivote dans sa direction et souris comme le chat du Cheshire.

— Oui, Lætitia ?

Elle débite des phrases qui se succèdent avec un rythme de mitraillette et un ton tellement aigu que, si je ne la connaissais pas, je la considérerais immédiatement comme complètement hystérique :

— Sébastien m’a fait sa demande hier soir et j’ai dit oui !

Elle exhibe juste sous mon nez sa main gauche, dont l’annulaire est maintenant orné d’un superbe solitaire en diamant.

Si c’est possible, elle semble encore plus radieuse que tout à l’heure, et son bonheur est contagieux. J’éclate de rire.

— Félicitations !

Mon enthousiasme n’est pas feint. Lætitia ne tient pas en place, elle sautille comme une gamine à qui on vient d’annoncer qu’elle peut dévaliser la confiserie. Elle finit par se jeter dans mes bras, manquant de nous faire basculer toutes les deux.

— Oups ! Pardon, dit-elle en s’écartant.

— Ne t’excuse pas ! C’est une super nouvelle !

La voir si heureuse me fait monter les larmes aux yeux. Je me saisis de sa main pour examiner de plus près la bague, histoire de cacher mon émotivité.

— Montre-moi un peu ce caillou !

 

Elle est encore plus belle en vrai. Son copain, pardon son fiancé, Sébastien, m’a demandé de l’aider à la choisir. Je n’ai pas pu me rendre avec lui à la bijouterie, mais il m’a bombardée de messages accompagnés de dizaines de photos de solitaires plus beaux les uns que les autres afin que je lui donne mon avis. Et je suis ravie de voir qu’il a suivi mon conseil. Quelque chose de sobre et d’élégant avec une petite touche d’originalité, à l’image de Lætitia en vérité. C’est pour ça que son arrivée intempestive dans ma cuisine ne m’étonne pas plus que ça. Je savais qu’il poserait un genou à terre ces jours-ci, et j’espérais bien être une des premières officiellement au courant.

— Il ne s’est pas moqué de toi, commenté-je.

— Non. Mais il m’aurait fait sa demande avec un bout de fil de fer que j’aurais quand même dit oui. Tu me connais.

Effectivement, elle ne ment pas. S’il y a bien une chose que Lætitia n’est pas, c’est matérialiste. Et surtout, elle est folle amoureuse de Sébastien.

— Je lui ai déconseillé cette option, ça aurait rouillé au bout d’un moment, répliqué-je, pince-sans-rire.

Elle fait mine d’être offusquée.

— Tu étais au courant qu’il allait faire sa demande ! Tu ne m’as rien dit !

— Il m’a fait promettre, et tu sais que je ne prends pas à la légère…

— Oui, tu es la meilleure pour garder un secret ou tenir une promesse. Jusqu’à présent, je trouvais ça génial, mais là, je ne suis plus tout à fait sûre. Je pensais que ta loyauté me serait toujours acquise.

Je la regarde avec un air ennuyé.

— Eh bien, j’ai justement songé à ton intérêt en premier, et je me suis dit que ce serait quand même 1 000 fois plus sympa qu’il te surprenne en faisant sa demande. Je me suis trompée ?

Elle semble réfléchir à la question un instant.

— Non, je crois que tu as raison, c’est mieux comme ça.

— Bon, vu que nous sommes d’accord, je propose qu’on s’installe sur la terrasse et que tu me racontes en détail cette demande en mariage. Mais avant ça, j’ai besoin que tu m’attrapes deux flûtes dans le placard, je vais prendre la bouteille de champagne que j’ai mise au frigo en prévision de cette discussion.

Elle ouvre la bouche, interloquée.

— Tu savais que j’allais me précipiter chez toi pour te mettre au courant !

— Lætitia, je te connais comme si je t’avais faite. C’est si tu n’étais pas venue que j’aurais été étonnée, et pour être honnête, très déçue également.

***

J’adore ma terrasse. Je suis une fille du Sud, alors quand j’ai emménagé seule, le critère numéro un était d’avoir un endroit où je pourrais profiter un maximum de l’extérieur dès qu’un rayon de soleil pointerait le bout de son nez. Et aujourd’hui je ne regrette pas ce choix. Même si l’automne est déjà là. Nous sommes installées en plein air pour siroter notre flûte de champagne.

— Et alors ? Le mariage est prévu pour quand ? demandé-je à la nouvelle fiancée.

— On ne peut pas faire ça à la fin de l’été à cause des vendanges, et Seb refuse d’attendre deux ans, donc ce sera au printemps. Avril ou mai certainement.

— Waouh ! Ça ne vous laisse pas beaucoup de temps pour tout organiser !

Lætitia hausse les épaules.

— On a déjà le lieu, vu que ça se fera au Domaine, le reste ne devrait pas être trop compliqué à gérer.

En effet, la famille de Sébastien est propriétaire du prestigieux Domaine des Manons, une des exploitations viticoles les plus réputées de notre village de Cadenel et de la région des Côtes de Provence. C’est également un endroit qui accueille des réceptions comme les mariages tout au long de l’année.

— Et puis je compte bien sur toi pour m’aider, ajoute-t-elle en me décochant un clin d’œil.

— Bien sûr, si tu veux, je peux peut-être m’occuper de vos faire-part.

En ma qualité de graphiste professionnelle, c’est logiquement la tâche qui devrait m’incomber non ?

— Ça serait génial effectivement, d’autant plus que j’adore tout ce que tu fais. Mais à vrai dire, j’avais pensé à quelques autres petits trucs pour lesquels tu pourrais me donner un coup de main.

Je l’observe, curieuse, mais avec un peu d’appréhension tout de même.

— Tu sais que je ne suis pas organisatrice de mariage ? Le seul mariage auquel j’ai assisté, c’est celui de ma tante Céline il y a quelques années, et comme c’était déjà son quatrième, elle s’est abstenue de respecter la plupart des traditions, donc on ne peut pas dire que je sois une experte.

Lætitia rit.

— Je ne te demande pas d’organiser mon mariage ! Pour ça, ne t’inquiète pas, je crois que ma mère sera ravie de me filer un coup de main. Avec trois filles à la maison, elle s’y prépare depuis des années déjà. Non, ce que je te propose, c’est de m’aider lorsqu’il faudra que je prenne des décisions : choisir entre deux robes, entre les roses et les pivoines, ce genre de trucs quoi ! Tu as toujours très bon goût et tu es la seule en qui j’aie assez confiance pour respecter mes préférences et pour m’aider à organiser un mariage qui ne me fera pas honte quand je verrai les photos dans quelques années.

— OK, tu veux que je joue les conseillères en quelque sorte ? Pour t’éviter de craquer pour une robe meringue rose par exemple, dis-je en portant ma flûte à mes lèvres.

— Oui… enfin… je m’y prends super mal ! s’exaspère-t-elle.

Je lève un sourcil, amusée. Je ne sais pas ce qu’elle tente de faire, mais la voir dans l’embarras est assez drôle.

— En fait, ce que j’essaye de te dire, c’est que j’aimerais que tu sois mon témoin ! s’écrie-t-elle finalement.

Je mets quelques secondes avant de répondre, le temps de percuter.

— Alors pourquoi tu ne me poses pas tout simplement la question ? Ce n’est pas comme si tu me connaissais à peine ou que j’allais te dévorer toute crue pour avoir osé me le demander !

— Je… C’est ridicule, je sais. C’est juste… Je culpabilise un peu de t’imposer ça.

— Premièrement, tu ne m’imposes rien du tout ; et deuxièmement, je ne vois absolument pas pourquoi tu culpabilises ! De quoi en fait ?

Nous nous regardons l’une l’autre et je m’aperçois que ses yeux deviennent humides. Je me saisis de sa main.

— Eh ! Qu’est-ce qui se passe ? Tu ne vas quand même pas pleurer !

— Je suis désolée, Solène, hoquette-t-elle. J’ai l’impression de t’envoyer mon bonheur en pleine figure et de te laisser sur la touche par la même occasion.

— C’est ça qui te préoccupe ? dis-je en me rapprochant d’elle.

Je pose une main sur son épaule.

— Læti, il ne t’est pas venu à l’esprit que te voir heureuse me rendait tout simplement heureuse moi aussi ? Tu as rencontré un garçon super ; vous marier n’est que la suite logique de votre relation. Je savais que ce jour allait arriver, et crois-moi quand je te dis que j’en suis ravie. Tu ne m’abandonnes pas du tout. Ce n’est pas parce que tu vas te marier qu’on ne va plus se voir !

— Je comprends, c’est juste…

Elle n’a pas besoin d’en rajouter, je sais exactement ce qu’elle pense. D’aussi loin que je m’en souvienne, on a toujours été une équipe elle et moi. Un binôme que rien ni personne ne pouvait séparer. Plusieurs professeurs s’y sont cassé les dents d’ailleurs. Dans le village, on nous appelle le duo infernal. Mais surtout, on a, quelles que soient les épreuves, été là systématiquement l’une pour l’autre. Dans les bons comme dans les mauvais moments. Et il y en a eu. Sans elle, je ne suis pas certaine que j’aurais pu affronter tout ce qu’il s’est passé il y a cinq ans. Elle est ma béquille, mon indispensable pom-pom girl, bien plus que ma meilleure amie, en réalité. Il n’y a pas de mots assez forts pour décrire notre relation. Et pourtant nous savions qu’un jour, nous finirions l’une ou l’autre par rencontrer quelqu’un qui prendrait lui aussi une place dans notre vie, de façon différente bien sûr. Ce quelqu’un, c’est Sébastien, et c’est le cœur de Lætitia qu’il a ravi.

Alors dans nos rêves de gamines, nous avions bien entendu idéalisé ce jour-là : nous épousions toutes les deux, le même jour, deux frères (Sébastien a deux sœurs, donc c’est mal parti vu que je ne prévois pas de changer d’orientation sexuelle) et nous habitions deux maisons voisines. Mais comme les contes de fées ne sont justement que des fables pour enfants, le plan ne s’est pas tout à fait déroulé comme prévu. Mais ça pourrait être bien pire. Ma copine va se marier avec quelqu’un que j’apprécie, et étant donné qu’ils travaillent tous les deux à trois kilomètres de chez moi, j’ai de grandes chances qu’ils restent vivre dans le voisinage.

— Je suis si heureuse pour toi, murmuré-je, un sanglot coincé dans la gorge.

Je le pense vraiment. Je suis persuadée qu’ils sont parfaits l’un pour l’autre. Mon regard se rive à celui de ma meilleure amie alors que je serre toujours sa main dans la mienne. Mes yeux lui disent tout ce que ma bouche est incapable de prononcer. Je sens une larme rouler sur ma joue. Lætitia est elle aussi submergée par l’émotion.

— Je serai toujours là pour toi, tu le sais ? demande-t-elle. Je ne vais pas t’abandonner sous prétexte que je serai mariée.

— Je sais, je ne pleure pas parce que je suis triste. Je pleure parce que je suis contente pour toi.

J’essaye de plaquer un sourire sur mes lèvres pour qu’elle comprenne que je dis la vérité, et je continue :

— C’est génial que tu aies trouvé quelqu’un comme Sébastien. Il est formidable et vous formez un très beau couple. Je sais qu’il te rendra heureuse. C’est déjà le cas d’ailleurs.

Je suis sincère. Depuis que mon amie a rencontré le charmant héritier du domaine viticole des Manons, elle porte sur elle cette aura propre aux femmes les plus épanouies. Ce mariage est la suite logique de l’évolution de leur relation et je ne peux que m’en réjouir. Même si au fond de moi j’ai un petit pincement au cœur, et c’est bien normal. Je ne me laisse cependant pas gagner par la nostalgie. Il n’est pas concevable de ternir son bonheur. Alors je me ressaisis et annonce :

— Je n’ai pas vraiment répondu à ta question tout à l’heure. Oui ma chérie, je serai ravie d’être ton témoin.

— C’est vrai ?

Je lui lance un regard qui lui fait comprendre que je trouve son interrogation stupide.

— Bien évidemment. Tu penses vraiment que je laisserai quelqu’un d’autre l’être à ma place ?

— À vrai dire, si tu m’avais dit non, je t’aurais harcelée jusqu’à ce que tu dises oui, affirme-t-elle. Voire, j’aurais refusé d’épouser Seb si tu n’avais pas été à mes côtés.

J’affiche une petite moue victorieuse.

— J’espère bien !

Je lève mon verre pour trinquer une nouvelle fois.

— Alors à ce beau mariage auquel je vais assister avec toi en ma qualité de témoin !

Elle cogne délicatement sa flûte contre la mienne.

— À ce beau mariage !

Nous buvons chacune une gorgée, puis une idée me vient à l’esprit :

— Qui sera ton deuxième témoin ?

— Je pensais demander à ma sœur.

— Léonie ou Lena ?

— Lena est trop jeune, je vais poser la question à Léo, ce serait une bonne occasion de nous rapprocher un peu, tu ne crois pas ?

Les sœurs de Lætitia, mis à part la première lettre de leurs prénoms, n’ont pas grand-chose en commun. Lætitia est passionnée d’équitation et d’activités au grand air, tandis que Léonie vit à Paris et ne jure que par le théâtre et le cinéma. Lena, la petite dernière, 17 ans, est dans sa période gothique et en pleine crise d’adolescence, ce qui fait qu’elle déteste à peu près tout le monde à l’heure actuelle, sauf elle-même (et encore).

Je ne sais pas si le fait qu’elle choisisse Léonie comme témoin les rendra réellement plus proches, mais je suppose que ça ne peut pas leur faire de mal non plus. Et à vrai dire, je suis soulagée qu’elle ne m’ait pas annoncé qu’elle avait une autre copine à qui elle pensait proposer le poste. Moi jalouse ? Oui je l’avoue.

— OK pour Léo. Il faudra que tu me donnes son adresse e-mail par contre.

— Si tu veux, mais ne t’inquiète pas, je ne vais pas vous demander de vous transformer en organisatrices de mariage. Si vous êtes toutes les deux là le jour J, et à l’heure, ça me suffit amplement.

— Tu oublies l’enterrement de vie de jeune fille !

Elle me regarde étonnée.

— Un enterrement de vie de jeune fille ? J’ai pas besoin de ça Solène, ajoute-t-elle en secouant la tête.

— Oh que si, tu vas en avoir un ! Hors de question que tu y échappes. Tu connais des couples qui se marient sans enterrer leur vie de célibataires ?

— Mes parents ? répond-elle du tac au tac.

— Tes parents se sont mariés il y a presque trente ans ! Tu parles d’une référence ! Je te parlais de gens de notre âge.

— Bah, je suis un peu comme toi, je n’ai pas, dans mon entourage, d’amis qui se soient mariés, dit-elle en haussant les épaules.

— Super ! Comme ça, ce sera une grande première pour nous deux.

— Solène… Je veux pas t’imposer ça, tu…

— Ne finis pas cette phrase, la coupé-je. J’ai envie de m’en occuper et je le ferai. Alors je te propose qu’on se resserve une flûte de champagne, et après ça, tu me donnes une liste de tes amies que je dois contacter. Ensuite je me charge de tout, fais-moi confiance.

Mon ton est sans appel, elle ne bronche pas. À la place, elle se lève pour récupérer la bouteille et après qu’elle nous a servies, nous trinquons une fois de plus à ce futur mariage.

Chapitre 1

De : Solène Pons

Le 19/10/2018 à 18 h 27

À : Léo Fabre

Objet : Mariage Lætitia

 

Salut Léonie !

 

J’espère que tu vas bien. Je te contacte au sujet du mariage de Læti et Seb, ta sœur m’a annoncé que tu avais accepté d’être son témoin, tout comme moi.

Si tu as deux minutes un de ces jours, ce serait top qu’on en discute pour voir ce qu’on pourrait prévoir comme surprise. Je pensais aussi que ce serait sympa de lui organiser un week-end d’enterrement de vie de jeune fille, qu’est-ce que tu en penses ?

Bises et à bientôt !

Solène

 

 

De : Solène Pons

Le 30/10/2018 à 10 h 34

À : Léo Fabre

Objet : Mariage Læti

 

Salut Léonie,

 

Je ne sais pas si tu as eu mon message précédent concernant le mariage de ta sœur. Dis-moi quand tu serais dispo pour en parler. Si tu préfères faire ça par téléphone, pas de souci. Je te redonne mon numéro en bas de ce message, au cas où tu ne l’aurais plus.

Bises.

 

Solène

 

De : Solène Pons

Le 14/11/2018 à 22 h 15

À : Léo Fabre

Objet : Mariage

 

Salut Léonie,

 

Je t’ai laissé un message sur ton répondeur la semaine dernière, je ne sais pas si tu l’as eu. Lætitia m’a annoncé que le mariage aura lieu en avril. Je ne sais pas quelles sont tes disponibilités, mais je me disais que ce serait bien de prévoir l’enterrement de vie de jeune fille une ou deux semaines avant. Est-ce que tu as des idées ? Il faudrait qu’on lance les invitations aux autres amies de Lætitia avant Noël, histoire que tout le monde puisse s’organiser. La plupart semblent être dans la région, mais toi, du coup, si tu dois venir de Paris, tu as peut-être des impératifs ? Tiens-moi au courant.

Bises.

 

Solène

 

De : Solène Pons

Le 28/11/2018 à 23 h 10

À : Léo Fabre

Objet : Enterrement vie de jeune fille Lætitia

 

Léonie,

 

Ta sœur m’a prévenue que tu avais une grosse audition la semaine dernière, j’espère que tout s’est bien passé. Je suppose que c’est pour ça que tu ne m’as pas répondu. Si tu pouvais prendre deux minutes pour me dire ce que tu imagines pour l’enterrement de vie de jeune fille, ce serait vraiment sympa. Ça ne me dérange pas de m’occuper de l’organisation, mais pour tout t’avouer, je n’ai pas beaucoup d’idées originales. Lætitia est ma première copine qui se marie, du coup je n’ai jamais participé à ce genre de truc. Je ne sais pas si tu as beaucoup plus d’expérience, mais ça me rassurerait si on pouvait en discuter.

À bientôt,

 

Solène

 

De : Solène Pons

Le 03/12/2018 à 19 h 47

À : Léo Fabre

Objet : Photos de Ryan Gosling nu

 

Salut Léo,

Tu as eu mes mails pour l’enterrement de vie de jeune fille de Lætitia ?

Honnêtement, je n’ai pas de photos de Ryan Gosling nu, mais je ne sais plus quoi faire pour que tu lises mes messages.

S’il te plaît, réponds-moi.

 

Solène

 

De : Solène Pons

Le 10/12/2018 à 9 h 20

À : Léo Fabre

Objet : Dernière chance

 

Léo,

 

Étant donné que mes mails et mes messages sur ton répondeur sont restés sans réponse, je fais une dernière tentative avec celui-ci. Si tu as des idées pour l’organisation de l’enterrement de vie de jeune fille de ta sœur, essaye de revenir vers moi bientôt, sinon je me passerai de ton avis. Je pense envoyer un message aux autres amies de Læti d’ici la semaine prochaine. Je suis consciente que tu as une vie certainement bien plus trépidante et occupée que la mienne, mais si tu pouvais prendre cinq minutes pour m’écrire deux lignes, même si c’est pour me dire d’aller me faire voir, au moins je saurai à quoi m’en tenir. Si tu ne le fais pas pour moi, fais-le pour ta sœur.

Solène

***

Solène

Je m’installe à une petite table, et mon frère, qui m’aperçoit depuis l’autre bout de la salle, me décoche un clin d’œil. Il n’y a pas foule en ce mardi soir : quelques habitués, qui pour certains me saluent d’un signe de tête, et un couple – certainement des touristes qui me dévisagent plus longuement. Je n’y prête pas attention, j’ai appris à faire avec ce type de regard.

Jules se pointe devant moi avec un verre de jus de pomme et un bol de mini-bretzels.

— Tu ne m’as pas demandé ce que je voulais boire, protesté-je pour le principe.

— Tu bois tout le temps la même chose.

— Parce que tu me sers tout le temps la même chose ! Qui te dit que je n’avais pas envie d’une bonne bière bien fraîche ?

— Je ne donne pas d’alcool à ma petite sœur, réplique-t-il avec un froncement de sourcils.

Je lève les yeux au ciel, exaspérée par cette rengaine qu’il me sert régulièrement.

 

— Je suis l’aînée ! Et à 24 ans, je suis assez grande pour décider si je bois ou non de l’alcool !

— Tu conduis. Et tu es née seulement trois minutes avant moi. Il y a des théories qui prétendent que le jumeau qui sort le premier est celui qui est entré le dernier. Donc ça veut dire que j’aurais été conçu avant toi et que je me suis installé au fond.

— Et après on s’étonne que cette habitude te soit restée en classe, commenté-je avec un rictus censé l’exaspérer.

Ça marche, il me foudroie du regard et s’éloigne. Rien n’énerve plus mon frère actuellement que le fait qu’on lui rappelle qu’il est loin d’avoir été un modèle de sagesse pendant l’enfance et l’adolescence. Et moi, j’adore le mettre en rogne depuis toujours. Je pense que la réciproque est tout à fait correcte. Nous sommes jumeaux. Comme je viens de le dire, je suis l’aînée, et personne n’ira contredire le fait que pendant longtemps, j’ai été la plus mûre des deux. Jusqu’à il y a très exactement quatre ans, Jules a toujours été le jumeau terrible, l’enfant rebelle du village de Cadenel également. Il a enchaîné bêtises sur bêtises, plus ou moins graves d’ailleurs. Au départ, ce qui passait pour une façon d’attirer l’attention, ou la conséquence d’une trop grande énergie à dépenser, s’est mué en de petits délits qui lui ont valu quelques heures dans les cellules de la gendarmerie la plus proche. Pendant longtemps, Jules Pons a été le synonyme du mauvais garçon du village, et même si depuis il s’est racheté une conduite, il est encore, aux yeux de certains, considéré comme de la mauvaise graine, à commencer par nos parents. Et le pauvre, le fait d’avoir une sœur jumelle ne l’a pas beaucoup aidé. Les gens ne peuvent s’empêcher de nous comparer, et mon tempérament plus calme a toujours été dans leur esprit une preuve que j’étais l’opposée de mon frère. Il faut dire que même physiquement, nous sommes totalement différents. Alors que je suis petite et menue, il est grand et costaud. Mes cheveux sont blond cendré et raides alors que les siens sont noirs comme les plumes d’un corbeau. Ses yeux sont d’un bleu étincelant, les miens sont verts tirant sur le marron. Un de ses bras est recouvert de tatouages, et moi j’affiche un look plutôt sage. Et pourtant, malgré toutes nos différences, notre complicité a toujours été forte.

Je sirote quelques gorgées de mon jus de pomme et sors mon téléphone de ma poche. Je n’attends personne, je suis venue ici histoire de mettre le nez dehors. Le problème quand on travaille à la maison, c’est qu’il faut trouver parfois des prétextes pour sortir de chez soi, sinon on est capable d’y rester enfermé plusieurs jours.

Je vois que j’ai reçu un mail, et le nom de l’expéditeur m’interpelle : Léo Fabre. Alléluia ! On dirait que la cadette des sœurs Fabre a enfin eu pitié de moi. Peut-être que j’aurais dû essayer le ton menaçant plus tôt ? En même temps, jamais je n’aurais cru qu’elle serait si difficile à joindre. Je la connais depuis l’enfance, certes un peu moins que sa sœur, mais vu le nombre d’heures que j’ai pu passer dans leur maison, j’étais légèrement vexée qu’elle ne prenne pas cinq minutes pour m’écrire. La vie d’artiste à Paris a dû bien la changer…

De : Léo Fabre

Le 11/12/2018 à 18 h 07

À : Solène Pons

Objet : Erreur de destinataire

 

Mademoiselle,

 

Je reçois depuis quelques semaines vos messages concernant un enterrement de vie de jeune fille, je suis désolé de vous apprendre que vous faites certainement une erreur de destinataire. En effet, je ne connais aucune Lætitia, et je n’ai pas le souvenir que quelqu’un m’ait désigné comme témoin de son mariage. J’en conclus que je ne suis pas la « Léo » que vous cherchez à joindre.

 

Je vous souhaite bon courage pour l’organisation de cet événement.

 

PS : Vous pouvez toujours opter pour une journée au spa, je crois que c’est ce qui se fait souvent dans ce genre de cas.

 

Léo Fabre

Architecte

Fabre Design

 

Je relis ce mail au moins trois fois. C’est une blague ? Léonie ne ferait quand même pas ça pour échapper à l’organisation de l’enterrement de vie de jeune fille de sa sœur ? Alors, depuis tout ce temps, j’envoyais des messages à la mauvaise personne ! Un ou une homonyme apparemment, si j’en crois sa signature.

 

C’est Lætitia qui m’a donné l’adresse électronique de sa frangine. Est-ce que je l’ai mal notée ? Est-ce que c’est elle qui a fait une erreur ? Venant d’elle, ce ne serait pas surprenant. On ne peut pas dire que ce soit la fille la plus connectée de la planète, ça ne m’étonnerait même pas qu’elle n’ait jamais envoyé d’e-mail à sa sœur. Du coup, ce pauvre monsieur (ou dame après tout) s’est retrouvé harcelé par erreur. Je repense à mon message qui avait pour objet « photos de Ryan Gosling nu ». Est-ce qu’il l’a ouvert pour voir ce qui s’y cachait ? Je crois que je lui dois quelques excuses. Du coup, je commence à en taper un nouveau.

De : Solène Pons

Le 11/12/2018 à 18 h 21

À : Léo Fabre

Objet : RE : Erreur de destinataire

 

Bonsoir,

 

Je vous remercie pour votre message, mais je dois avouer que je suis à la fois confuse et surprise. J’étais persuadée d’avoir la bonne adresse, qui m’a été donnée par mon amie Lætitia (la sœur de Léonie que j’essayais de joindre).

Vous auriez dû m’écrire plus tôt, ça aurait évité que je pollue votre boîte mail de messages qui ne vous concernaient pas.

 

PS : La journée au spa, j’y ai pensé, mais je ne trouve pas ça très original. Ce n’est pas ce que tout le monde fait ? Vous avez déjà assisté à un enterrement de vie de jeune fille ?

 

Solène Pons

 

Je ne sais s’il prendra la peine de répondre à ma dernière question ; après tout, il n’en a certainement rien à faire de l’enterrement de vie de jeune fille d’une inconnue.

 

La porte du bar s’ouvre et un groupe de trois femmes entre. Elles sont sensiblement de mon âge, voire légèrement plus jeunes. Dans le village, on les surnomme le clan des célibataires malgré elles. Il y a Romy la boulangère, Elena l’institutrice et Oriane la policière municipale qui, je le soupçonne, a le béguin pour Jules depuis des années. Malheureusement pour elle, mon frère a gardé de ses années de petit délinquant une haine profonde pour tout ce qui porte un uniforme bleu marine et des menottes.

Jules revient vers moi après avoir pris leur commande, alors j’en profite pour le complimenter.

— Très bon ton jus de pomme, tu as testé un nouveau fournisseur ?

Le sourire réapparaît sur le visage de mon frère. Rien ne lui plaît plus que lorsqu’on remarque un des changements qu’il essaye d’apporter au bar.

— C’est un producteur local. Il est installé à seulement quelques kilomètres d’ici. Normalement, il vend principalement sur les marchés, mais j’ai réussi à le convaincre de m’approvisionner.

— Eh bien bravo, petit frère ! L’unique truc un peu dommage, c’est qu’il soit servi avec ces bretzels desséchés.

Il hausse les épaules et m’adresse un sourire désolé. Pas besoin de communiquer, je sais ce que ça veut dire. Le bar est géré depuis plus de trente ans par mon père et il prend la plupart des décisions. Jules travaille pour lui depuis un peu plus de quatre ans et n’a que rarement voix au chapitre. De par son passé un peu mouvementé et du fait qu’il soit resté un gamin aux yeux de nos parents, ses suggestions sont très épisodiquement considérées comme valables. Mon père lui accorde une confiance très limitée. J’ai beau dire à Jules de ne pas le prendre personnellement – car je suis convaincue que si j’étais à sa place, ce serait pareil – mon frère est fatigué par cette situation.

Jules a une formation de cuisinier à la base, et il rêve de transformer le café en un lieu où l’on pourrait venir bien entendu boire un verre, mais également déguster quelques plats préparés à partir de produits locaux et frais. Jules est un véritable magicien lorsqu’il a un couteau entre les mains. Malheureusement, je suis une des rares à m’en rendre compte et à être consciente de son talent, étant donné que mon père refuse catégoriquement qu’il installe une cuisine au bar. Même sa copine Jenny n’en profite pas à sa juste valeur, car elle semble se nourrir exclusivement de salades et de légumes vapeur.

— Tu as essayé de parler à Papa dernièrement ? demandé-je à mon frère en ayant à peu près une idée de la réponse.

— Il ne veut rien entendre à propos de simples bretzels. Comment veux-tu qu’il accepte mes autres idées ?

Je sais qu’il a raison, notre père peut se montrer plus buté qu’un bourricot.

— Tu devrais monter un dossier. Pas lui soumettre tes idées entre deux portes ou alors que vous êtes en plein boulot. Tu dois lui prouver que tu es sérieux, que tu as des idées et qu’elles sont concrètes, que tu sais où tu veux aller ! Il faut lui présenter un business plan, des prévisionnels. Il doit comprendre que tu as réfléchi à ton projet et que tu as les capacités de le mener à bien.

Jules soupire.

— Tu m’imagines faire ça ? Je suis à l’aise avec des couteaux et des légumes, Solène, pas avec des présentations PowerPoint.

— Mais heureusement pour toi, tu as une fantastique sœur jumelle qui maîtrise cet aspect-là !

Il m’observe avec attention.

— Sérieux ? Tu serais prête à m’aider ?

— Seulement si tu continues à m’approvisionner régulièrement en lasagnes.

Il sourit et je suis presque certaine d’entendre le clan des célibataires malgré elles défaillir. Il faut dire que mon frangin est plutôt beau gosse dans son genre et qu’il lui suffit de claquer des doigts pour qu’elles soient toutes à ses pieds.

— Je crois qu’on a trouvé un arrangement alors. Ricotta épinards demain soir ?

— Marché conclu, réponds-je en lui tendant la main pour sceller notre pacte.

Je quitte le bar quelque temps après. Avant de rentrer dans ma voiture, par réflexe, je jette un œil à mon téléphone. Nouvel e-mail de Léo Fabre.

De : Léo Fabre

Le 11/12/2018 à 19 h 14

À : Solène Pons

Objet : RE : RE : Erreur de destinataire

 

Solène,

 

Je reçois depuis plusieurs années maintenant des mails d’une certaine Lætitia. Je n’y ai jamais prêté plus attention que ça, car il s’agissait à chaque fois de messages transférés à plusieurs destinataires : des pétitions, des jeux ou des vœux de bonne année. Je pensais que mon adresse avait été ajoutée par erreur sur une liste de diffusion par cette personne. Comme ce n’était pas très fréquent, je me contentais de les effacer lorsque je les recevais. J’aurais certainement dû vous répondre plus tôt, mais il s’agit de mon adresse professionnelle, et à chaque fois que je lisais vos messages, j’étais en plein boulot. Je pense qu’une partie de moi s’attendait à ce que vous vous rendiez compte de votre erreur par vous-même. J’espère que vous ne m’en voudrez pas trop de mon silence, je promets que la prochaine fois qu’une inconnue m’écrira pour avoir mon avis sur l’organisation d’un enterrement de vie de jeune fille, je mettrai moins de temps à lui répondre.

PS : Vous avez peut-être raison, je suis loin d’être un expert, étant donné que je n’ai jamais assisté à aucun événement de ce genre. Dans mon cas, Léo n’est pas une abréviation pour Léonie, c’est mon prénom tout entier, ce qui signifie que je suis en général plutôt invité du côté du marié, bien que là aussi je n’aie pas une grande expérience sur le sujet.

 

Léo Fabre

Architecte

Fabre Design

Je suis surprise qu’il m’ait répondu, et je trouve son message plutôt sympathique. C’est complètement idiot, mais je suis piquée par la curiosité. Qui est cet inconnu qui partage le même patronyme que la sœur de ma meilleure amie ? D’après sa signature, un architecte. Je tenterais bien une petite recherche sur Internet, mais je pense à mon pauvre chien qui attend mon retour. Je me raisonne et me dis que je jouerai les inspectrices plus tard. J’ai toute la soirée pour faire ça.

Chapitre 2

Léo

À cette heure matinale, la salle des petits-déjeuners de l’hôtel est quasi déserte. J’aurais bien aimé d’ailleurs profiter de quelques heures supplémentaires de sommeil, d’autant plus que je commençais à peine à me faire au décalage horaire. Malheureusement, mon vol retour pour la France est prévu dans quelques heures, et mon taxi pour l’aéroport arrive dans trente minutes. Je m’installe sur une petite table, face à la vue sur la rivière Saïgon. Depuis mon point de vue au 10e étage, je la vois s’étirer sur plusieurs kilomètres, semblant se frayer un passage à travers les buildings de verre et d’acier. Ce paysage semble si calme, et pourtant il me suffit de baisser le regard vers la rue pour que les centaines de deux-roues qui zigzaguent de façon anarchique me rappellent que la ville de Hô Chi Minh au Vietnam ne dort jamais vraiment. Il faut donc que je profite de ces quelques minutes de calme avant de plonger dans l’enfer des bouchons de la mégalopole.

Une serveuse me demande dans un anglais parfait quelle boisson me ferait plaisir. Je commande un café, espérant qu’il me donne l’énergie suffisante pour affronter cette longue journée de voyage. Elle s’éloigne et, en attendant ma commande, je sors mon téléphone de la poche de ma veste. J’ouvre l’application qui me permet de lire mes mails. Je ne travaille pas officiellement aujourd’hui, mais c’est tout comme. À vrai dire, ce matin, je me moque bien de savoir si j’ai reçu des nouvelles de mes dossiers en cours, je suis motivé par tout autre chose. En effet, je m’adonne à une activité un peu surprenante depuis quelques jours : je corresponds avec une totale inconnue. Moi qui n’ai même pas de compte Facebook et qui n’irais jamais entreprendre une conversation avec quelqu’un que je n’ai jamais rencontré à moins d’y avoir été obligé, je m’étonne moi-même. Et pourtant, cela fait une bonne semaine que nous échangeons des messages.

Ce qui a commencé par une banale erreur d’adresse de messagerie s’est transformé en discussion autour des enterrements de vie de jeune fille et de garçon ainsi que des autres réjouissances liées au mariage. Là aussi, je peux affirmer haut et fort que ce ne sont pas mes sujets de prédilection habituels. Et pourtant, je ne peux m’empêcher de répondre à chacun de ses mails, voire de ressentir une petite excitation lorsque je vois qu’un nouveau message m’attend. Au fur et à mesure de cet échange épistolaire 2.0, j’apprends à connaître l’expéditrice : Solène, une jeune femme de 24 ans qui vit dans le Sud de la France. Et c’est certainement ça qui me pousse à continuer. Non pas le fait que ce soit une femme, ou qu’elle ait sensiblement mon âge, mais plutôt l’idée que j’accroche entre elles différentes informations qu’elle distille dans chacune de nos communications. Mettez ça sur le compte de mon obsession pour les puzzles, que je nourrissais enfant, ou de ma passion pour les romans policiers, j’adore créer peu à peu dans mon esprit le personnage de Solène.

Je dois avouer également que ses messages pleins de fraîcheur sont une agréable distraction dans mon quotidien plutôt stressant ces derniers jours. C’est intéressant de parler avec quelqu’un dont les préoccupations sont aux antipodes des miennes. Pas de contrats de milliers d’euros à gérer, pas d’avions à attraper pour se rendre à l’autre bout de la terre pour Solène. Elle semble avoir une petite vie tranquille avec son job de graphiste à son compte dans le Sud de la France. Elle me raconte qu’elle monte à cheval, qu’elle promène son chien, tout en tentant de joindre les amies de sa copine Lætitia pour lui organiser un enterrement de vie de jeune fille avant son mariage prévu au début du printemps prochain.

Je lui ai décrit les deux piètres expériences d’enterrement de vie de garçon que j’ai eues. L’une pour le mariage d’un cousin, où nous nous sommes contentés de descendre des bières en racontant des blagues graveleuses ; l’autre, qui était celle d’un collègue de bureau, où nous nous sommes retrouvés dans un bar miteux, avec une strip-teaseuse qui n’avait pas froid aux yeux. N’étant pas emballé par la soirée, je suis parti avant la fin. Une semaine plus tard, j’ai appris que le mariage avait été annulé. Apparemment, le futur marié n’avait pas eu que les mains baladeuses, et à l’heure où vos moindres faits et gestes se retrouvent sur le Net, sa fiancée n’a pas tardé à être au courant et à mettre fin à leur histoire. Malheureusement pour moi, la réception ayant lieu en rase campagne à plus d’une heure de Paris, où j’habite, j’avais déjà réservé ma chambre d’hôtel. Nous avons décidé, ma copine de l’époque et moi-même, de nous y rendre quand même pour profiter d’un week-end au vert. Il a plu pendant deux jours, et enfermés dans ce qui ressemblait plus à une cellule de prison qu’à la coquette chambre du Bed & Breakfast décrite sur leur site Internet, nous avons passé notre temps à nous disputer. Au final, je me suis retrouvé moi aussi célibataire.

Solène, quant à elle, est un peu stressée par l’organisation de cet événement. Elle m’a avoué n’avoir assisté qu’à très peu de mariages, et jamais à la fête qui célèbre la fin du célibat de la mariée. L’autre témoin ne semble pas beaucoup plus inspiré qu’elle, et on dirait que l’idée de ne pas organiser la célébration parfaite pour son amie Lætitia l’angoisse. J’ai cru comprendre qu’elles sont très proches toutes les deux. Ce sont des amies d’enfance qui semblent avoir une relation presque fraternelle, comme celle que je pouvais avoir avec Ben. J’ai l’impression qu’elle est très liée également à sa famille. Elle me parle beaucoup de ses parents et de son frère jumeau. Je comprends tout à fait ce dernier point, étant donné que j’ai dû, moi aussi, partager l’utérus de ma mère. Certains ont beau dire que l’histoire de la relation fusionnelle entre jumeaux est un mythe, je suis persuadé du contraire.

Je suis un peu déçu de constater que je n’ai pas de nouveau message. Il faut dire qu’en France, c’est le milieu de la nuit. Qu’à cela ne tienne, je vais lui en écrire un.

De : Léo Fabre

Le 19/12/2018 à 6 h 07

À : Solène Pons

Objet : Good Morning Vietnam

 

Solène,

Un dernier bonjour de Hô Chi Minh-Ville avant de m’envoler pour notre beau pays. Voici une photo qui te fera sans doute sourire.

Belle journée.

 

Léo Fabre

Architecte

Fabre Design

Je joins au mail un cliché que j’ai pris la veille en allant au restaurant. Il s’agit d’un énorme Père Noël gonflable accompagné de rennes et d’un bonhomme de neige, devant lesquels des touristes en shorts et tongs posent en souriant. Le ridicule de ce décor, certes adapté à la période de l’année, mais pas du tout au climat local, m’a fait rire. Et j’ai pris la photo en pensant à Solène, dans le but de la lui envoyer. Elle m’a avoué qu’elle ne voyageait pas beaucoup, et elle était du coup très curieuse quand je lui ai annoncé que moi, au contraire, je passais beaucoup de temps dans les avions. J’ai quand même précisé que, malgré le fait d’être allé officiellement dans de nombreux pays, j’ai rarement eu le temps de faire du tourisme. En effet, les endroits que je visite sont la plupart du temps des salles de réunion austères ou des chantiers de bâtiments, pas vraiment le genre d’endroits qu’on trouve sur les cartes postales.

Je finis mon petit-déjeuner et pense à mon retour à Paris. Nous ne sommes plus qu’à quelques jours de Noël, il serait peut-être temps que je m’occupe des traditionnels achats. À vrai dire, cela devrait être rapide, la liste des personnes à qui je dois en offrir n’est pas bien longue. Ma mère, mon père, et encore pour ce dernier cela sera vite expédié. Une bouteille de vin achetée chez le caviste de mon quartier fera l’affaire. C’est tout juste si nous allons nous voir pour les fêtes. Mes parents ont divorcé il y a quatre ans, après vingt-cinq ans d’une union sans nuages. J’en ai été le premier étonné. Cependant, ils ont été comme beaucoup d’autres les victimes collatérales des épreuves de la vie. Donc, ces dernières années, il n’y a plus de Noël en famille. De toute façon, chez aucun d’entre nous le cœur n’est vraiment à la fête. Il faudrait d’ailleurs que je passe voir ma mère à mon retour. La fin de l’année est toujours un peu dure pour elle, il faut que j’aille vérifier qu’elle ne se morfond pas trop dans son coin.

 

Quelques heures plus tard, je suis assis dans le salon-bar de la compagnie aérienne. Il me reste quelques minutes avant d’embarquer, je vérifie presque machinalement ma boîte mail. À ma grande surprise, j’y trouve un message de Solène. C’est le milieu de la nuit pour elle !

De : Solène Pons

Le 19/12/2018 à 7 h 48

À : Léo Fabre

Objet : Bons baisers de France

 

Léo,

 

Merci pour la photo, je ne m’étais pas rendu compte qu’il y a des gens qui fêtent Noël si loin de chez nous ! C’est vrai que le bonhomme de neige fait un peu déplacé. Je ne t’ai pas posé la question, que fais-tu à Noël ? Chez moi, les fêtes on ne prend pas ça à la légère. Mes parents organisent des déjeuners avec la famille et les amis à peu près tous les jours entre Noël et Nouvel An. C’est un véritable marathon de la bouffe ! Autant dire que je ne compte pas travailler cette semaine-là. Quand je ne serai pas en train de manger, je serai en train de digérer. Impossible d’être efficace dans de telles conditions.

Je te souhaite un bon retour dans notre pays. Bon courage pour le choc climatique à ta descente de l’avion.

 

Solène

Je tape rapidement un message avant de devoir cesser tout contact pendant presque treize heures.

De : Léo Fabre

Le 19/12/2018 à 7 h 55

À : Solène Pons

Objet : Liste au Père Noël

 

Solène,

 

Noël ne ressemble pas du tout à ça chez moi. Je vais me contenter d’un déjeuner chez ma mère le 25 et d’un dîner chez mon père le 24 s’il est bien luné. La semaine entre Noël et Nouvel An, j’ai prévu de la passer au bureau pour m’avancer sur quelques dossiers. Je suis admiratif, je suppose qu’il faut un haut niveau d’entraînement pour survivre à autant de repas. Tu me donneras ton petit secret. Au fait, qu’est-ce que tu offres à ta mère pour Noël ? Je n’ai aucune idée pour la mienne, et il ne reste pas beaucoup de temps…

Pour le choc climatique, je ne suis pas certain qu’il soit si important que ça, ils mettent la clim tellement fort ici qu’on se croirait au pôle Nord.

À bientôt sur un autre continent.

 

Léo Fabre

Architecte

Fabre design