Elle n’a jamais cru au Père Noël, il n’a jamais cessé de l’attendre.

Devi n’aime pas Noël. Chaque année, elle a hâte que cette période se termine, que le reste du monde cesse de se comporter comme des elfes surexcités et redevienne des adultes. Alors quand elle perd son emploi quelques semaines avant le réveillon, c’est sans joie aucune qu’elle postule… au magasin de jouets de son village d’Alsace. Sur les conseils de Louise, sa meilleure amie et précieuse alliée au quotidien, elle apporte ses chocolats faits maison lors de son premier jour. Tout le monde aime le chocolat, non ?

Gabriel adore les fêtes de fin d’année, il fait partie de ceux qui, dès fin novembre, décorent leur maison, enfilent des pulls kitsch, boivent du vin chaud au marché de Noël, et dévorent les chocolats ! Son travail de directeur d’un magasin de jouets lui permet de laisser libre cours à sa créativité. Son défi cette année : transformer la nouvelle recrue et son âme de Grinch en lutin du Père Noël.

Chapitre 1

Devi

— Je crois que c’est le dernier, annonce Louise en posant son carton à terre.

Je lâche celui que j’ai dans les bras. Il s’écrase au sol en faisant un bruit suspect. Vaisselle est écrit sur la tranche. Oups…

J’essuie la goutte de sueur qui perle sur mon front. Moi qui estime que grimper un étage à pied deux fois par jour représente une activité sportive déjà intense, j’ai été servie aujourd’hui ! L’immeuble n’a pas d’ascenseur. Ce qui n’a rien d’étonnant puisqu’il s’agit d’une ancienne ferme à colombages reconvertie en plusieurs logements. Sauf que dans mon souvenir, le deuxième étage n’était pas si haut ! Ou du moins, mon armoire ne me paraissait pas si volumineuse.

— J’ai cru qu’on n’en verrait jamais le bout ! Rappelle-moi de ne plus jamais déménager. Je vais vivre jusqu’à ma mort dans cet appartement.

Je m’affale sur le canapé et Louise m’imite.

— Soit tu prévois de mourir jeune, soit tu n’as pas trop d’ambition dans la vie. C’est quand même pas Byzance ici, fait remarquer ma meilleure amie en tournant la tête pour observer le salon.

Elle n’a pas tout à fait tort. Mais vu le loyer qui est déjà demandé pour cet appartement, je n’aurais pas pu me permettre mieux. Travaillant moi-même dans une agence immobilière, je suis bien placée pour le savoir.

Et même si l’endroit est plutôt spartiate pour l’instant, je suis certaine qu’avec un minimum d’efforts, on peut l’améliorer. Sa situation sous les toits lui confère un certain charme. Je n’ai peut-être pas de balcon, mais des poutres apparentes et une vue sur une cour aménagée.

— Je prévois une longue vie faite de soirées télé à ingurgiter des pizzas quatre fromages ; et cet endroit est parfait pour ça. Quatre murs, un toit, une connexion internet et le chauffage, c’est tout ce qu’il me faut.

— Devi, en parlant de soirée télé, tu es sûre que tu ne veux pas venir dormir à la maison, en attendant qu’ils te livrent ton lit ?

— Nan. Mon canapé m’ira très bien pour quelques jours. Ce ne sera pas la première nuit que je passerai dessus.

— Tu pourrais aller chez tes parents sinon…

Je lui lance un regard noir. Elle n’a pas besoin que je lui confirme que je préférerais me séparer d’un bras plutôt que d’envisager cette possibilité. D’ailleurs elle change habilement de sujet de conversation.

— Tu veux qu’on commence à déballer les cartons ?

— Je ferai ça ce week-end. Je te propose à la place qu’on commande ces fameuses pizzas et qu’on se mate le replay de Séries de crimes que j’ai loupé hier soir à cause du déménagement.

— Désolée, mais je vais devoir reporter à une autre fois, je me lève tôt demain.

— Et alors ! Moi aussi ! Avoue plutôt que c’est parce que tu as les chocottes, la nargué-je.

Elle lève les yeux au ciel.

— Je ne comprendrai jamais ta fascination morbide pour ce genre de programmes. Et est-ce que j’ai envie de traverser la moitié de la ville, de nuit, pour rentrer à la maison, après avoir regardé un reportage sur un gars qui découpe ses victimes dans sa cave ? Non, j’avoue. Alors, je vais rentrer chez moi et je reviendrai samedi pour t’aider à défaire tes cartons, sinon tu serais bien capable de vivre avec eux dans ton salon pendant deux ans, dit-elle en se levant du canapé.

— Je ne suis pas comme ça ! rouspété-je.

Je suis tout à fait comme ça.

Louise récupère ses affaires et se dirige vers la porte.

— Essaye au moins de déballer quelques vêtements, histoire de ne pas te pointer au taf avec des fringues toutes froissées.

Je chantonne :

— Oui maman !

Elle claque la porte derrière elle et ça y est : je suis seule.

Seule.

Pas de colocs envahissants avec qui se battre pour avoir la télécommande, pas de parents qui m’obligent à vivre dans une atmosphère saturée par les odeurs d’encens et les citations de Bouddha. Remarque qu’avec eux, le problème de la télévision ne se posait pas, ils n’en ont tout simplement pas. Je me demande parfois comment j’ai fait pour survivre les dix-huit premières années de ma vie. Ah oui, j’allais regarder mes programmes préférés en douce chez Louise, en fait.

Aller dormir chez Louise ce soir, c’était hors de question. Même si dans son esprit cela s’apparentait à une sympathique soirée entre filles, il y a cent pourcents de chances que Johan, son ignoble petit copain, se pointe. Lui et moi, on se déteste. Certainement pour les mêmes raisons d’ailleurs. Il accapare Louise quand j’ai justement besoin d’elle. Je l’ai eue pour moi toute la journée, alors je sais que dans sa tête il est proscrit qu’il me la laisse ce soir. Sauf si je l’avais retenue séquestrée ici. Mais finalement, je crois que ce n’est pas plus mal que je passe ma première soirée dans l’appartement véritablement seule.

Je décide que j’ai faim. Après tout, il est déjà dix-huit heures, et il est certainement l’heure de manger quelque part dans le monde. Voire dans certains pays dont nous partageons le fuseau horaire. J’ouvre la porte du frigo, il est vide mis à part une brique de jus d’orange, ce qui n’a rien d’étonnant. Et comme je n’ai pas envie de sortir faire les courses, il va falloir trouver une autre solution.

Je cherche mon téléphone portable que je finis par retrouver sur le canapé. Je compose le numéro de mon livreur de pizza préféré.

— Devi ! Ce sera quoi ce soir ? Une quatre fromages ?

Est-ce que c’est mauvais signe lorsque la réceptionniste de la plus grosse pizzeria de la ville vous appelle par votre prénom, bien que vous n’ayez pas encore prononcé un mot ? Ils ont enregistré mon numéro ? Je ne sais pas s’ils ont beaucoup de clients pour lesquels ils font ça… J’espère que oui…

Je passe ma commande et leur précise que j’ai changé d’adresse. Je ne suis pas certaine d’ailleurs qu’ils livrent dans mon nouveau quartier.

— Ne t’inquiète pas, ma belle ! Pour toi, le patron serait prêt à nous faire traverser la moitié du département s’il le fallait !

OK, ils n’ont peut-être pas des clientes comme moi tout le temps. J’avoue, j’adore les pizzas… et je déteste cuisiner, sauf quand il s’agit de faire des chocolats.

En attendant le livreur, je décide de m’allonger sur mon canapé.

C’est très silencieux tout à coup, et cette idée me fait sourire. Je sens que je vais l’aimer, cet appartement. Je ferme les paupières puis les rouvre quelques secondes plus tard. Il ne faut pas que je m’endorme ! Je serais capable de zapper ma livraison. Je ne suis même pas certaine que ma sonnette marche, je ne l’ai pas testée.

Je ne veux pas lancer un épisode de ma série préférée non plus, ma pizza va arriver d’un moment à l’autre et je déteste être interrompue au beau milieu d’un moment de tension, comme lorsque l’un des témoins rapporte un élément important de l’enquête.

Je pourrais lire un truc, en attendant. Je me redresse, mais me rappelle que mes bouquins sont tous encore emballés parmi la forêt de cartons qui m’entoure. Ce sera donc la télé ! Il y a bien une ou deux émissions sur lesquelles je peux zapper.

Malheureusement pour moi, je ne trouve pas grand-chose d’intéressant à cette heure-ci : des jeux, des feuilletons débiles… Un reportage sur les mariages. Quelle horreur ! Les caméras suivent le quotidien d’une wedding planner qui court dans tous les sens pour satisfaire ses clients. Voilà un métier que je ne voudrais surtout pas faire. Gérer des mariées hystériques à longueur de journée ? Non merci. Sans parler de toute cette avalanche de rose, de rubans et de fleurs… Vraiment pas ma tasse de thé. Si un jour j’ai la chance de me marier – si je trouve un mec assez masochiste pour avoir envie de me supporter toute la vie – je crois que j’aimerais faire ça à la cool, sur la plage en maillot de bain, avec un énorme buffet.

Quoiqu’en y réfléchissant, le buffet et le bikini, ce n’est pas trop compatible… Et comme il n’est pas question qu’on mange trois carottes râpées et des racines de manioc, autant oublier le maillot de bain. Il doit bien y avoir une alternative entre ça et la robe meringue ? Des meringues par contre, j’en veux pour le dessert, avec une multitude d’autres choses sucrées, grasses et délicieuses.

Mais en fait, pourquoi je pense à tout ça ? Quelle idée de vouloir s’enchaîner à un homme pour le reste de sa vie ! D’autant plus qu’on sait très bien que ce sera lui le coupable si je suis retrouvée sauvagement assassinée. C’est toujours le mari. Je regarde assez d’émissions sur les crimes pour le savoir.

Tandis qu’à la télé, la mariée hystérique se tape une crise de nerfs et hurle sur sa wedding planner et sur son fiancé, je lui lance comme si elle pouvait m’entendre :

— Tu feras moins la maligne quand il t’aura enterrée au fond du jardin pour s’enfuir avec elle.

Je suis interrompue par l’arrivée de ma quatre fromages. Quand j’ouvre la porte, je trouve mon livreur préféré sur le palier. Génial ! Pas besoin de lui expliquer que je veux trois sachets de sauce piquante et que je déteste qu’on oublie ma canette de Coca offerte. Je lui laisse un pourboire pour le remercier, je suis assez heureuse de savoir que même si je n’habite plus juste en face de la pizzeria, je peux toujours compter sur eux.

J’ouvre le carton sur la table basse et découvre avec agacement qu’ils n’ont pas découpé la pizza. Je souffle de mécontentement et suis à deux doigts de les rappeler pour rouspéter. Mais je suis consciente que 1) je ne leur ai pas demandé de le faire ; 2) je n’aime pas qu’ils le fassent en général. C’est juste qu’aujourd’hui, mes ustensiles de cuisine sont encore emballés quelque part, et que cela aurait été bien utile.

J’envisage un instant d’essayer de la découper sans couteau, mais j’ai l’impression que ça va être galère et que je vais en mettre partout. Mon canapé étant également pour quelques jours mon lit, je n’ai pas très envie de dormir avec des vieux relents de fromage incrustés dans les coussins.

Je pars donc à la recherche du carton où je pourrai trouver mon bonheur. Malheureusement, les couverts sont parmi les premières choses que j’ai emballées (vu que la nourriture dont je raffole se mange avec les doigts, ou bien est livrée avec des baguettes) et comme j’ai commencé l’emballage seule, je n’y ai rien écrit. Ce n’est que lorsque Louise est venue m’aider à terminer qu’elle m’a expliqué l’intérêt d’inscrire des informations sur leur contenu.

Enfin, je crois avoir reconnu le bon carton et décide de l’ouvrir. Ce n’est pas aisé, j’ai mis pas mal de scotch pour le fermer correctement et il ne se décolle pas facilement. Quelle idée d’acheter du ruban adhésif de qualité ? Ce n’est pas moi qui ai choisi la marque, je l’ai piqué au bureau. Ce serait plus simple de le couper avec un couteau. Manque de bol, ils sont justement à l’intérieur. J’arrive finalement à faire une ouverture assez grande pour y glisser ma main. Je farfouille au fond en espérant détecter au toucher ce que je cherche puisque je ne vois rien.

Aïe !

Je ressens une douleur vive au bout d’un de mes doigts. Je retire rapidement ma main, râpant au passage mon poignet sur les bords abrasifs du carton.

Zut !

Je me suis coupé le doigt, un filet de sang coule déjà en direction de ma paume.

Dans l’urgence, je trouve un paquet de mouchoirs au fond de mon sac à main et emballe mon majeur avec. Cependant, celui-ci est vite taché d’hémoglobine, il faut que je déniche un pansement. Rien de plus facile : ils sont quelque part dans une boîte !

Après l’ouverture de plusieurs d’entre elles, cette fois-ci à l’aide de mon trousseau de clés, je finis par dégoter de quoi stopper l’hémorragie.

Lorsque enfin je peux revenir à ma pizza en ayant trouvé de quoi la couper, elle est toute froide. Je peste contre ma malchance habituelle, mais cela ne m’empêche pas de la dévorer, en arrivant presque à ne pas tacher mon tout nouveau bandage avec la sauce tomate ou le fromage fondu.

OK, la soirée n’a peut-être pas commencé de la meilleure des façons, mais je suis heureuse en finissant mon repas. Je me cale au fond de mon canapé et lance mon épisode de Séries de crimes. Alors que le générique inquiétant de l’émission démarre, je souris. Je vais vraiment être bien dans cet appartement.