Riviera Security – Tome 5

Il est le seul à pouvoir l’aider, elle ne veut pas qu’il l’approche.

James Egerton, ancien militaire au service de sa majesté, est le spécialiste en protection de personnalités chez Riviera Security. Quand son patron Ted Carter fait appel à lui pour une nouvelle mission, ce n’est pas de gaîté de cœur qu’il s’envole pour Londres.
Angelina Wood, que le monde entier connaît sous le pseudonyme d’Angel, est une chanteuses les plus en vue du moment. Mais derrière la fille à la voix d’or et sûre d’elle en apparence se cache une jeune femme au passé douloureux et aux multiples complexes.
Quand un mystérieux harceleur refait surface, l’équipe d’Angel décide de faire appel à Riviera Security pour assurer sa protection. Personne n’est mieux placé que James pour ce job : il a l’expérience, il connaît Angel, et surtout il était là lorsqu’elle a été victime d’une agression par le passé. Il y a juste un léger détail à régler : ils ne se sont pas adressé la parole depuis cinq ans et se détestent avec passion.

Trois coups toqués à ma porte me font sursauter.

— Trois minutes, annonce Nigel sans entrer dans ma loge.

La porte est ouverte, mais tout le monde sait que j’ai besoin de rester seule avant de monter sur scène. Angel Breath, le groupe qui assure la première partie du spectacle, vient d’entamer son dernier morceau et moi je commence à trembler. Je souris en pensant à la réponse immortelle faite par Sarah Bernhart à une actrice débutante qui se vantait de n’avoir jamais eu le tract : ça vous viendra avec le talent. 

Si le talent se mesurait à l’ampleur de la peur, je serais sans aucun doute une des artistes les plus douées de ma génération… En réalité, je suis surtout la chanteuse la plus pétocharde de la vague de ceux qui ont été découverts sur la toile. Dans ma chambre, en tête-à-tête avec ma guitare, je ne craignais rien. Si Nigel ne m’avait pas filmée avec son téléphone portable, s’il n’avait pas créé ma page et posté mes vidéos en ligne… je ne serais pas là, morte de peur, prête à monter sur scène devant presque vingt mille personnes.

Un dernier regard dans le miroir. Sur la surface lisse encadrée d’ampoules rondes, la fille qui me fait face ne me ressemble pas. Ses yeux sont démesurément agrandis par les traits de crayon de la maquilleuse, ses pommettes presque aussi rouges que sa bouche écarlate et ses cheveux artistiquement arrangés en dizaines de tresses autour de son visage. Si je me croisais dans la rue, je ne me reconnaîtrais pas… l’absurdité de cette pensée est le parfait reflet de ma vie.

— On va tout casser ? me demande Nigel depuis le pas de la porte.

— On va tout casser, c’est certain.

C’est notre rituel depuis le premier jour, lorsqu’il m’a traînée presque malgré moi jusqu’à ma première scène ouverte.

— Tu as peur ?

— Je suis terrifiée, avoué-je en sortant de la loge.

— Alors tout va bien se passer, répond-il. C’est le jour où tu ne te conduiras pas comme si je te menais à l’abattoir que je commencerai à m’inquiéter.

Il ne plaisante même pas lorsqu’il dit cela. Selon lui, la panique qui m’habite avant de monter en scène est le prix que je dois payer pour arriver à trouver ma sérénité une fois lancée.

— On y va, dit-il à deux hommes en uniforme qui se tiennent derrière lui.

Je l’interroge du regard et il hausse les épaules.

— Après l’incident d’hier, j’ai appelé Ted Carter.

Il me laisse à peine le temps de froncer les sourcils avant de continuer.

— On en reparlera plus tard si tu veux, mais là, au pied levé, la seule chose à faire est d’augmenter le nombre d’agents présents.

Je hoche la tête… Ce n’est ni le lieu ni l’heure pour lui dire que je ne souhaite pas avoir une escorte qui me suit dans mes moindres faits et gestes. Pourtant, j’ai toute confiance en Ted. Ses équipes sont les meilleures, mais… je sais que ce n’est pas en m’entourant d’armoires à glace que j’ai la garantie de rester saine et sauve.

— Demain… lui dis-je en me dirigeant vers la scène.

Un dernier arrêt avant d’entrer dans l’arène : l’assistante de Clive, notre ingénieur du son, installe mon micro miniature et mes oreillettes.

— Testing, un, deux, trois…

— C’est parfait, me répond la voix rassurante de Clive. Tu vas tout casser.

La troisième étape de mon rituel accomplie, encadrée par les deux gorilles de Ted et de Nigel armés d’une lampe torche, je m’avance lentement vers les marches de la scène alors que la salle est plongée dans l’obscurité. Bob, le guitariste d’Angel Breath, annonce mon arrivée :

— La voilà. Celle que vous attendez tous, celle qui nous a fait l’honneur de nous choisir pour l’accompagner au cours des cinq dernières années, celle qui nous a pourtant poussés à nous lancer sans elle, la seule, l’unique, la délicieuse Angel !

Le tonnerre d’applaudissements est assourdissant, il arrive même à couvrir un instant les battements frénétiques de mon cœur qui martèlent mes tympans alors que je gravis les marches de l’esplanade au centre de l’arène.

Bob, qui patientait en haut des marches, me prend la main et me conduit jusqu’au milieu de la scène. Il annonce à la régie que nous sommes en place et la lumière s’allume, brutale, aveuglante.

— Bonsoir Londres, dis-je en tentant de protéger mes yeux avec une main levée sur le trajet des projecteurs les plus puissants. Je vous dirais bien que vous êtes magnifiques, mais je ne vois plus rien. C’est sans doute une bonne chose, parce que si j’étais en mesure de constater à quel point vous êtes venus nombreux ce soir, je serais probablement prise d’une immense panique, et je m’enfuirais à toutes jambes… mais bon, je n’irais pas très loin parce que vous savez, la course et moi…

Je fais un geste en direction de mes formes et la salle éclate de rire.

C’est en sixième que j’ai compris que lorsqu’on est très ronde, la meilleure façon de se défendre des railleries, c’est l’autodérision. Si je ne cesse de faire des blagues plus ou moins nulles à propos de mon poids, ce n’est pas simplement pour participer au mouvement pour l’acceptation de soi, c’est aussi pour désamorcer les attaques des moralisatrices. Si j’avais eu une livre à chaque fois que j’ai entendu Mais tu as un si joli visage…,  je pourrais prendre ma retraite. Et puis, cela veut dire quoi d’ailleurs, que si j’avais une sale gueule, la taille de mes fesses n’aurait pas d’importance ? 

Ce n’est pas parce qu’on est ronde qu’on ne peut pas plaire, mais c’est comme tout, s’assumer a un prix… un prix qu’on ne s’attend pas toujours à devoir payer.

Dans mes oreillettes et celles des membres du groupe qui cesseront de m’accompagner au terme de cette tournée, la voix de Clive commence le compte à rebours.

Mes concerts débutent toujours par la même chanson, qui est mon plus grand succès, une balade déchirante que j’ai écrite quand j’étais au plus mal. Goodbye Little Lord est restée plus de six mois au top des ventes. Je la mets en tête de liste parce qu’après l’avoir chantée, j’ai exorcisé mes démons pour la soirée et tout m’est plus facile.

Dès les premières mesures, le silence absolu se fait dans la salle. Quelques secondes passent avant que j’entame le premier couplet. Mes yeux s’accoutument à la lumière des projecteurs. Celle-ci se fait plus douce pour cette chanson triste. L’intensité des spots a assez diminué pour que je puisse apercevoir les spectateurs des premiers rangs.

Ils ondulent au rythme de la mélodie et certains tiennent un briquet à bout de bras, comme de petites flammes allumées en mémoire d’un amour disparu. Comme toujours, c’est la gorge nouée que je prononce les premiers mots…

Je sais qu’il l’a forcément entendue. Il y a cinq ans, elle est passée dans le top dix des chansons les plus jouées à travers le monde. Il aurait fallu qu’il soit sur une autre planète pour ne pas l’entendre.

Ce que je ne sais pas, c’est s’il a pris le temps de l’écouter. S’il en a compris les paroles.