Chapitre 1

Qu’est-ce que je fais ici ?

Ce n’est pas la première fois que je me pose cette question ces derniers temps. Bien sûr, jamais à haute voix, juste pour moi. Je n’oserais pas en parler à qui que ce soit, surtout pas à quelqu’un présent ce soir. J’ai appris il y a bien longtemps que dans le milieu de la mode, tes états d’âme, il vaut mieux les garder pour toi.

Pour être honnête, je n’étais pas non plus opposée à l’idée de venir à cette soirée, au départ. Ça m’a même semblé être une bonne idée. Sur le papier, la promesse était plutôt alléchante : un grand hôtel parisien, une réception élégante et un hôte prestigieux : une marque de haute couture pour laquelle j’ai déjà travaillé. Certaines auraient fait don d’un rein sans hésitation pour être sur la liste des convives. Moi-même, quand j’ai reçu l’invitation, j’ai été flattée.

Mais la poudre aux yeux, le décor, le champagne qui coule à flots, les toilettes élégantes, les rires feutrés… ça ne m’impressionne plus. Alors que je suis là à écouter d’une oreille un vieil homme d’affaires faire une analyse soporifique des maisons de mode les plus rentables de cette saison à Anita, mon attachée de presse, je me questionne sur ma présence. Je m’ennuie. Pire, je me sens autant à ma place qu’une chemise à jabot dans un défilé Nike.

Cette soirée c’est un peu comme lorsque je décide d’aller au ski. L’idée de départ est séduisante : une journée au grand air, la sensation de glisse et de liberté, la beauté des paysages… Pourtant, il vient inexorablement le moment où je le regrette. Bien souvent quand je me retrouve à devoir marcher deux kilomètres en pente avec des chaussures pas adaptées afin de rejoindre la voiture, après avoir pris une télécabine si bondée que j’ai la trace des fixations de la paire de skis du voisin encore imprimée sur la joue. Et là, en suant dans ma combinaison bien trop chaude, car un vendeur au magasin de sport a insisté pour que je prenne le modèle pour me protéger du -15° (il n’a pas entendu parler du réchauffement climatique, lui), je me demande sincèrement à quel moment l’idée d’aller passer une journée à la neige m’a paru charmante.

La différence entre le ski et cette soirée, c’est la raison pour laquelle je suis ici. Ce n’est pas pour m’amuser, mais bien pour le boulot. Comme la plupart des personnes présentes, d’ailleurs. Moi, je suis mannequin et les autres ont tous de près ou de loin une relation avec le monde de la mode et ils sont là pour une seule chose : être vus. Même moi.

Mon attachée de presse ne cesse de me le répéter : cela ne suffit pas d’avoir son visage placardé sur la moitié des abribus de Paris. Pour réussir, il faut devenir incontournable. Être partout et surtout dans ce genre d’endroits qui n’est pas accessible au commun des mortels. Parce que c’est dans ces soirées entre deux petits-fours à la composition déconcertante (bœuf au chocolat ? Vraiment ?) que se tissent des liens, se discutent des contrats, se prennent des décisions. Si tu veux être la It-girl de la décennie, tu ne peux pas faire l’impasse.

Je n’ai pas à rougir de ma carrière. Je ne suis peut-être pas LA top-modèle que tout le monde s’arrache, la nouvelle Giselle, Heidi, Claudia ou Kendall, mais j’ai une belle liste de collaborations à mon actif, que ce soit pour des marques de haute couture ou de sportswear. J’ai défilé à Paris, Milan ou New York et je suis même l’égérie d’une marque de lingerie. J’ai aussi d’autres ambitions pour le futur, car je ne suis pas stupide, ma carrière dans le mannequinat ne sera pas éternelle.

Alors, autant s’y préparer.

C’est pour ça que je m’impose ce genre de soirée. Pas parce qu’il me plaît de discuter de sujets qui n’ont aucun sens pour quiconque n’appartient pas au monde de la mode, mais parce que j’entretiens mon réseau. Chacun de ces événements est là pour tisser un fil quasi invisible entre des gens influents et moi, pour donner, je l’espère, au bout d’un moment une superbe toile d’araignée. Plus elle sera vaste et solide, plus les proies que j’attirerai seront grosses.

Opportuniste, moi ? Non, juste lucide sur le monde dans lequel je me trouve.

Un serveur s’approche avec un plateau argenté sur lequel sont disposées des bouchées colorées. Je saisis la plus grosse, quitte à manger quelque chose de bizarre, autant que ça me cale un peu l’estomac. Je meurs de faim ! J’aurais dû grignoter un truc avant de partir. Je sais pourtant que ce genre de soirée n’est pas connu pour sa nourriture en quantité.

Erreur de débutante.

Entre parfaire mon brushing et me préparer un casse-croûte, j’ai choisi de soigner mon apparence. C’était ce qui était attendu de moi, c’était aussi mon choix. La mode a ses travers, je n’ai pas dit que j’en étais exempte. Je suis une pure victime de celle-ci. J’envie parfois les gens qui se moquent de leur apparence. Ils ne savent pas la tranquillité d’esprit qu’ils ont !

Pendant que je mastique le petit-four un brin sec, l’homme âgé stoppe son monologue et s’amuse :

— Ça alors ! Une mannequin qui a de l’appétit !

Les yeux de tout notre petit groupe se braquent sur moi. Il y a des rires polis, le vieux jubile et à en croire son expression, il s’imagine déjà être le nouveau roi du stand-up. Son attitude m’agace. Il est l’archétype même du mec qui a réussi et qui pense que les blagues sexistes ou sur l’apparence sont de ce fait autorisées. En un quart de seconde, je réplique :

— C’est vrai qu’en général nous avalons seulement de la lumière et de l’air frais pour rester minces et brillantes. Mais ce soir, j’ai décidé de me faire plaisir et de manger pour deux : une portion pour moi et une autre pour mon ego.

Les rires sont brefs. Juste le temps pour les participants de se rendre compte que le vieux schnock plein de préjugés ne trouve pas ma réplique très amusante. Anita a un sourire figé, ce qui est une belle prouesse, considérant que je la pensais incapable de bouger ses muscles faciaux depuis sa dernière injection de botox. Elle attrape mon coude et lance :

— Vous nous excusez une minute ?

Cette phrase résume à elle seule l’hypocrisie du moment. Personne ne va subitement s’exclamer : « Mais non ! Je ne vous excuse pas ! ». Tout le monde sait exactement ce qu’il va se produire : Anita va me passer un savon.

— Enfin Naïs, qu’est-ce qu’il te prend ! siffle-t-elle entre ses dents une fois que nous nous sommes éloignées.

Je lève les yeux au ciel.

— Ne me dis pas que tu passais un bon moment en l’écoutant ? Ce mec est aussi passionnant qu’une soirée à observer sécher de la peinture !

— Là n’est pas la question ! Tu es consciente qu’il est l’actionnaire principal de la maison Botella ?

Je fronce le nez.

— Ce n’est pas une marque de vêtements canins ?

— Si.

— Une chance alors que je n’ai pas de fourrure, marmonné-je entre mes lèvres.

Anita m’adresse un regard qui se voudrait réprobateur, mais je vois bien au fond de ses yeux qu’elle est amusée.

— Ils ont aussi une collection maîtresse/animal, proteste-t-elle mollement.

— Ce qui est fou dans cette phrase c’est de penser que des gens souhaitent s’habiller pareil que leur chien.

— Je dirais qu’à la base c’est plutôt conçu pour que ce soit le chien qui soit coordonné à sa maîtresse.

— Pauvre bête. De toute manière, je suis allergique aux poils de chien, donc je n’aurais pas pu poser pour eux.

Un serveur passe à point nommé avec un plateau de flûtes à champagne. J’en saisis une et Anita m’imite. J’effectue un geste pour trinquer avec elle, mais elle me coupe dans mon élan.

— Tu sais Naïs, une seconde je crois que tu as parfaitement compris tous les codes de notre milieu et la suivante, tu commets des erreurs dans ce genre. C’est déconcertant.

Je soupire.

— Désolée. Je ne cherchais pas à te contrarier.

— Me contrarier moi ? Bien au contraire, quelque part, tu me rends service en m’ayant donné une bonne raison de m’éclipser de cette conversation soporifique. Mais…

— Je vois où tu veux en venir. Je ferais mieux de tourner ma langue 7 fois dans ma bouche avant de parler pour décider finalement de me contenter de sourire poliment ?

— Quelque chose comme ça. Tu n’as peut-être pas conscience que parfois les personnes qui te semblent les plus inutiles dans ta carrière pourront t’être précieuses plus tard.

Je doute que papi l’actionnaire de vêtements pour toutous me soit utile un jour, mais je vois où elle veut en venir.

— Tu ne sais pas quels projets tu pourrais avoir dans le futur, alors ne grille pas tes chances dès maintenant.

Je hoche la tête et lance un tout autre sujet de conversation :

— Au fait, en parlant de projets, tu as eu l’occasion d’écouter mon podcast ?

Elle ouvre la bouche et je suis consciente de quelle va être sa réponse : non. Mais elle n’a pas le temps de la prononcer, car une femme que je reconnais comme étant une actrice célèbre arrive en s’exclamant :

— Anita !

Elles échangent des bises aériennes et je sais malheureusement que ma présence est déjà oubliée. Alors, je recule de quelques pas, histoire de ne pas avoir l’air stupide, plantée à côté d’elles en train d’épier leur conversation. J’adopte un air inspiré, avale une gorgée de champagne pour me donner une contenance et scanne la foule à la recherche d’un visage connu que je pourrais aller saluer.

Mes yeux se posent sur le bar, je reconnais le créateur Rafael Castillo accoudé au comptoir qui discute avec une jeune femme très jolie. Elle a ce genre de beauté naturelle qui nous laisse imaginer qu’elle a tout juste pris le temps d’enfiler une robe pour venir ici, sans aucun autre effort. Je ne la connais pas et je ne sais pas pourquoi je reste là à les observer.

Elle se lève de son tabouret, prononce ce qui doit être une rapide excuse avec un sourire prometteur. Du genre : « je reviens, j’en ai pour une minute ».

Elle s’éloigne, mais je continue de regarder sa place vacante et le créateur qui la suit du regard.

Au fond de moi, je sais pourquoi leur échange a retenu mon attention. Je suis une grande romantique. Leur attirance l’un pour l’autre est évidente. Cet échange qu’ils viennent d’avoir, c’est le début de quelque chose, une étincelle. Le début d’une nuit ? D’une vie ? La réponse leur appartient. Mais je me prends à rêver et mon côté fleur bleue s’anime. Je m’imagine les recroiser à la terrasse d’un café, dans quelques mois, partageant un croissant. Puis apprendre par un magazine leur mariage imminent avec une question cruciale : la mariée portera-t-elle une création de son futur mari, ou restera-t-elle fidèle à la tradition de ne pas lui dévoiler sa tenue avant le jour J ?

J’ai à peine le temps de laisser échapper un soupir contemplatif que tout à coup, tous mes espoirs sont douchés. Pire, ce que j’observe me fait froid dans le dos.

Chapitre 2

Mes ongles pianotent nerveusement sur le comptoir en marbre sur ma droite. Je fixe la porte des toilettes comme si c’était le Saint Graal. La personne derrière moi doit penser que j’ai la vessie sur le point d’exploser, ce qui n’est pas le cas. À la limite, c’est d’une nausée dont j’aimerais me débarrasser.

Le verrou s’active, je suis prête à bondir sur celle qui va sortir de la cabine. La porte s’entrouvre et le visage de porcelaine de la fille du bar apparaît. Elle se dirige vers le lavabo et je fais signe à la femme qui me suit de prendre sa place. Sa surprise ne dure qu’une fraction de seconde. Elle ne se fait pas prier pour s’enfermer dans les toilettes. Je m’approche de celle qui se lave les mains.

— Bonjour, on ne se connaît pas, mais…

Dans le miroir, son regard étonné rencontre le mien. Je bafouille, je n’ai pas vraiment pensé à comment j’allais l’aborder et je suppose que ça aurait été bien que je le fasse.

— Je suis…

— Naïs Deluca ! complète-t-elle pour moi avec enthousiasme. Je vous ai croisé un peu plus tôt et je vous ai reconnue immédiatement. C’est dingue que vous soyez à cette soirée ! Enfin, pas vraiment… c’est plutôt dingue que moi, je sois à cette soirée entourée de tant de gens célèbres ! Je n’en reviens toujours pas ! Quand je vais raconter à mes amies que j’ai discuté avec vous aux toilettes, elles ne voudront pas me croire ! C’est fou ! Et vous êtes tellement jolie, même en vrai !

— Euh… merci, me sens-je obligée de répondre.

— Vous savez que je porte un des ensembles de la collection pour laquelle vous avez posé ? Le Dentelle Divina en couleur chair. Je ne suis pas trop adepte de lingerie fine, en général je suis plutôt brassière de sport et culotte en coton, vous voyez ? Mais quand j’ai su que j’allais venir à cette soirée, je me suis dit qu’il me fallait des sous-vêtements à la hauteur de l’événement. Pour être franche, le soutien-gorge n’est pas hyper confortable, il me pince un peu sous les aisselles, c’est normal ? Je veux dire, vous qui l’avez porté pour le shooting photo ? Cela dit, peut-être que ça n’a duré que quelques minutes ? Combien de temps est nécessaire pour shooter un ensemble ?

Jamais elle ne respire ? J’ai rarement vu quelqu’un parler autant et avoir un tel débit ! Les mots sortent de sa bouche plus rapidement que les balles d’un tir de mitraillette !

— Mademoiselle…

— Capucine, complète-t-elle à ma place. Capucine Girard, mais ce serait vraiment chouette si vous m’appeliez Capucine.

Bien entendu, elle a le prénom d’une petite fleur délicate, pour aller avec sa naïveté.

— Voilà Capucine, si je vous aborde aux toilettes, ce n’est pas vraiment pour discuter lingerie, mais plutôt parce que j’ai quelque chose d’un peu difficile à vous dire…

Son visage prend une expression effarée. Elle doit être ce genre de personnes qui sont incapables de masquer leurs émotions.

— J’ai du papier toilette coincé dans ma robe ? demande-t-elle en essayant de se contorsionner pour examiner son derrière.

— Non ! Non ! Rien de tout ça…

Elle me fixe à nouveau, les yeux ronds.

— En fait, il s’agit de l’homme avec qui vous parliez au bar.

Son visage s’illumine encore une fois.

— Rafael ? Je n’en reviens toujours pas qu’il m’ait abordé ! Il est si…

— Dangereux, la coupé-je avant qu’elle ne me dise un truc débile comme quoi c’est un gentleman ou qu’il est charmant, ou je ne sais quoi d’autre.

Elle fronce les sourcils et je continue :

— Il n’est pas celui que vous croyez, il…

Elle me coupe à son tour :

— Oh ! Je vois ce que vous essayez de faire ! Vous m’avez vu discuter avec lui et vous êtes jalouse ! Pourquoi un créateur de génie s’intéresserait-il à une fille quelconque comme moi, alors qu’il peut avoir quelqu’un comme vous ? Vous allez m’inventer une histoire comme quoi il est déjà marié, ou qu’il a 3 enfants illégitimes ou bien qu’il fait des rituels sataniques le week-end ? Vous me pensez naïve à ce point ? Vous n’envisagez pas que je suis allée effectuer une recherche sur internet pendant que je patientais pour accéder aux toilettes ? J’ai eu le temps de consulter toute sa fiche Wikipédia ! Plus tous les magazines qui parlent de lui. Et pas un seul mot négatif n’est écrit à son encontre ! Et je devrais vous croire vous ? Parce que vous maîtrisez l’art de porter un string en dentelle comme personne face à un appareil photo ?

Je respire un grand coup pour ne pas démarrer au quart de tour.

— Ce n’est pas une rumeur que je suis venue vous colporter et jusqu’il y a 10 minutes encore, j’avais moi aussi la plus considérable des admirations pour Rafael. Mais je sais ce que j’ai vu. Après que vous vous êtes levée, il a pris quelque chose dans sa poche et l’a mis dans votre verre. Étant donné que vous venez de vous rencontrer, je doute que ce soit une bague de fiançailles.

Capucine ouvre la bouche, mais me fixe sans un mot, comme ces poissons qu’on sort de l’eau. Le silence est cependant rompu par le bruit du verrou qui se tourne. La femme dans les toilettes, je l’avais oubliée celle-là ! Elle ouvre la porte et je me demande si elle a saisi notre conversation. Mais à la façon dont elle se lave les mains sans nous prêter aucune attention, j’en doute. On peut compter sur une chose dans les hôtels de luxe : l’insonorisation est au top, on ne l’a même pas entendu tirer la chasse.

Quand elle quitte la pièce, je reprends d’une voix douce :

— Capucine, je n’ai aucune mauvaise intention, plutôt tout le contraire. Je suis ici pour vous prévenir.

Capucine a l’air ébranlé, son visage a pâli et sa lèvre tremble. L’assurance dont elle faisait preuve il y a encore quelques secondes quand elle était indignée a bel et bien disparu.

— Vous êtes sûre ?

— Oui, je l’ai vu distinctement et à la façon dont il a essayé d’être discret, je suis certaine qu’il ne souhaitait pas qu’on l’aperçoive. Manque de chance pour lui, j’étais pile dans le bon axe.

Je vois ses yeux s’embuer et elle les ferme un instant. Je n’ajoute rien, il faut qu’elle digère, la bombe que j’ai lâchée n’est pas facile à avaler.

— Je n’aurais pas dû venir à cette soirée. Je… je… ce n’est pas mon monde, ici. Je suis une simple maîtresse d’école, vous savez. Je ne suis pas invitée à ce genre d’événements avec de jolies robes, des gens connus. Je me sentais un peu comme Cendrillon et je ne me suis pas rendu compte…

Elle est à deux doigts de fondre en larmes. Je m’approche doucement. Je pose ma main sur son bras.

— Eh ! Ce n’est pas votre faute. C’est Rafael, le connard, pas vous. Habituée ou pas à ce type de soirée, aucune femme ne devrait se retrouver en danger parce qu’elle a accepté de partager un verre avec un inconnu.

— Mon Dieu ! Et qu’est-ce que je vais faire ? Je dois partir. Je ne souhaite plus le croiser… je…

Elle panique et commence à s’agiter frénétiquement. Je pose mon autre main sur son deuxième bras.

— Regardez-moi, Capucine.

Elle lève ses yeux affolés vers moi.

— Nous allons aller toutes les deux voir Rafael et le confronter.

Elle secoue la tête.

— Non ! Non ! Je ne veux plus jamais lui parler ! Je crois que c’est mieux si je rentre et…

— Capucine, vous avez vraiment envie de renoncer à le confronter ? Vous voulez lui laisser la possibilité de faire ça à une autre femme, ce soir ? Un autre jour ?

J’aperçois une étincelle au fond de ses yeux et je comprends que j’ai touché quelque chose en elle. Elle se mord la lèvre d’embarras et je poursuis :

— On ne peut pas le laisser faire. Ce n’est pas acceptable de mettre quelque chose dans le verre de quelqu’un. Je ne peux pas rentrer chez moi, ayant vu ce que j’ai vu et dormir sur mes deux oreilles, en sachant que j’ai détourné le regard sur les actions d’un potentiel violeur, sans le dénoncer.

Mon argument semble faire mouche. Elle se ressaisit.

— Vous avez raison. Mais s’il…

— S’il quoi ? C’est nous qui sommes du bon côté, Capucine, pas lui. Et si vous craignez des représailles, vous avez de la chance, vous ne travaillez pas dans ce milieu, alors il ne pourra rien vous faire.

— Oui, mais vous ?

— Je suis une grande fille, ne vous inquiétez pas. Et si ça met ma carrière en péril, tant pis. Je ne veux pas bosser avec des gens qui pensent que ce type de comportement ne doit pas être dénoncé. Vous avez dit être maîtresse d’école, est-ce que c’est le genre d’exemple que vous aimeriez donner à vos élèves ?

Elle secoue la tête.

— OK. Vous avez raison.

À peine m’a-t-elle accordé son consentement, j’attrape sa main et l’entraîne dans la salle de réception. Il y a encore plus de monde que tout à l’heure, j’ai l’impression. Capucine, un peu hésitante au départ, a repris du poil de la bête et c’est d’un pas assuré que nous marchons vers le bar. Rafael Castillo est toujours là, accoudé nonchalamment contre le plan en marbre. Quand il nous voit approcher, son regard s’allume et il me fait l’effet d’un prédateur prêt à bondir sur sa proie.

— Tu as ramené une copine ? s’amuse-t-il.

Notre expression sombre le fait douter et il ajoute un brin tendu :

— Anaïs, c’est ça ?

— Naïs, le corrigé-je.

Mais avant que je puisse dire quelque chose, Capucine l’interroge d’un ton sec :

— Qu’est-ce que tu as fait Rafael, pendant mon absence ?

Sa bouche s’étire dans ce qu’il doit penser être un sourire charmeur, pourtant à mes yeux il a davantage l’apparence de celui de la hyène enragée que du gentil labrador.

— Eh bien, je suis resté là à me languir de toi et espérer que tu reviennes vite.

— Qu’elle revienne rapidement pour boire sa coupe de champagne ? demandé-je.

Il se tourne vers moi en fronçant les sourcils.

— Je ne comprends pas bien ce qu’il se passe, là. C’est quoi ? Un interrogatoire ? Et qu’est-ce que vous faites là, Anaïs ?

— Elle a vu ce que tu as fait ! s’exclame Capucine, ce qui interpelle quelques personnes autour.

Je sens leurs regards curieux se poser sur nous. Je n’ai aucun souci à ce qu’il y ait des témoins de cette conversation, c’est peut-être même mieux.

— Ce que j’ai fait ?

— Oui, vous savez ce moment où vous avez pris quelque chose dans votre poche pour le glisser dans ce verre, dis-je en désignant la flûte. Vous pensiez que personne n’allait vous voir. Eh bien, moi, je vous ai vu.

J’entends vaguement un hoquet d’effroi derrière moi. Mon regard est braqué sur Rafael qui a l’indécence de ne pas paraître alarmé une seule seconde par mon affirmation.

Connard.

Je les connais les mecs comme lui. Si sûr d’eux qu’ils croient que personne ne peut les ébranler. Et tel que je l’avais imaginé, il ose me répondre avec un aplomb remarquable :

— Vous êtes certaine que c’est ce que vous avez vu, Anaïs ?

Capucine me jette un regard effrayé. Je sais ce à quoi elle pense : est-ce que j’ai pu me tromper ? J’y ai songé également. Mais je lis dans les yeux de Rafael la vérité. Ils disent clairement : es-tu sûre de vouloir te lancer sur ce terrain-là ? Je peux mettre fin à ta carrière en un claquement de doigts.

— Je suis certaine de ce que j’ai vu. Et pourquoi vous ne boiriez pas ce verre pour me prouver que j’ai tort.

— J’ai déjà mon propre verre.

— Et alors ?

Rafael Castillo se lève de son tabouret. Peut-être pour essayer de m’impressionner ? Il a juste oublié qu’il est plus petit que moi et qu’en plus, je porte des stilettos de 12 centimètres.

— Écoutez-moi bien, vous n’avez rien vu. Puisque ça ne semble pas faire tilt dans votre minuscule cerveau de jolie fille, je vais vous le dire noir sur blanc : un seul mot là-dessus et vous pourrez aller pointer votre petit cul au Pôle emploi du trou paumé dont vous devez venir. Plus personne dans l’industrie ne voudra de vous et je ferai en sorte que votre nom soit à jamais synonyme de pestiférée.

— Encore faudrait-il que vous vous souveniez de mon vrai nom, réponds-je avec une assurance renforcée par ma colère.

Il saisit mon bras. Je fais un mouvement pour me dégager et il serre davantage avant de susurrer à quelques centimètres de mon visage :

— Tu es finie, petite conne. Je n’accepte pas que quelqu’un me parle sur ce ton.

— Monsieur, je vais vous demander de la relâcher immédiatement.

Un homme s’est posté juste à côté de nous, c’est lui qui vient d’intervenir. Je jette un rapide coup d’œil en pensant qu’il s’agit peut-être de la sécurité, mais non. Il porte un costume bleu marine, de bonne facture. Je ne le reconnais pas, son visage un peu atypique ne me dit rien. Il fixe Rafael avec une détermination qui en aurait fait abdiquer plus d’un. Mais si Rafael est trop lâche pour décider de droguer une fille plutôt que d’essayer de la séduire par lui-même, il semble assez courageux pour jouer le coq face à ce mec. Un gars qui, à mon avis, n’aurait aucun mal à lui faire avaler ses dents s’il lui mettait son poing dans la figure.

— T’es qui toi, le balafré ? Son garde du corps ?

Il ne répond pas à la question, il rajoute juste d’un ton sourd et en articulant chaque syllabe :

Tout de suite.

Cela a l’effet escompté, Rafael desserre sa prise et je me dégage. Machinalement, je frotte mon bras. L’homme fait un pas en direction de Rafael et lui ordonne :

— Maintenant tu vas t’asseoir et attendre bien gentiment sur ton tabouret.

Il fait signe au barman et quand celui-ci l’interroge du regard, il dit en pointant la flûte de champagne :

— Vous pouvez faire attention que personne ne touche à ce verre. La police va vouloir l’analyser.

— La police ? demande nerveusement Rafael.

C’est là que je me rends compte que la plupart des gens autour de nous ne parlent plus. Tout le monde nous observe, pire certains sont en train de filmer la scène avec leur téléphone. On pourrait croire, vu l’assistance, que leurs réactions seraient plus matures que celles d’une bande d’ados, prête à tout pour faire le buzz sur les réseaux, mais non !

— Attendez, c’est un malentendu, ricane Rafael. C’est cette hystérique qui…

— Ne finis pas cette phrase, lui intime l’homme.

Il avance encore et Rafael se retrouve coincé entre le bar et lui. Des agents de sécurité arrivent. Les murmures autour de nous forment un brouhaha. Je me tourne vers Capucine, on dirait qu’elle va vomir. Je prends sa main et me contente de la serrer. Je ne sais pas quoi lui dire. Je doute que des mots soient utiles. Nous échangeons un regard comme pour nous demander l’une et l’autre si ce à quoi nous avons assisté est bien réel. Malheureusement, oui. Et quelque chose me fait imaginer que la nuit va être longue.

À suivre