Chapitre 1

Tiffany

Il fait nuit… enfin, je crois.

Il fait plus frais, je n’entends aucun bruit.

Combien de jours peut-on rester seule dans une pièce sans fenêtre, sans perdre la notion du temps ?

Si je me fie au nombre de fois où j’ai craqué pour un fruit de la corbeille posée sur la table basse, cela fait deux jours que je suis ici. Mais cela pourrait être moins… ou plus.

Ma chambre est spacieuse, le lit confortable. Si j’étais dans une chambre d’hôtel — une chambre avec une fenêtre, s’entend — je lui donnerais au moins quatre étoiles. Peut-être même cinq, juste pour la salle de bains. J’ai partagé des jacuzzis plus petits que la baignoire qui orne la moitié de cette salle d’eau.

Dommage que je ne puisse pas en profiter.

J’ai tout de même pris une douche, la plus rapide de ma vie. J’en avais besoin. Une fois propre, j’ai même pu me changer. Dans le dressing, j’ai trouvé mon sac.

Je n’avais pas encore remarqué les caméras.

Périodiquement, une petite ampoule rouge s’allume et les caméras balaient la pièce simultanément. Je ne crois pas pour autant que ma surveillance ne soit qu’intermittente. J’ai le sentiment oppressant d’être observée en permanence.

Dans le noir, j’attends que la caméra ait fini sa rotation et que l’ampoule s’éteigne avant d’appuyer sur l’interrupteur. Le plafonnier illumine la pièce d’une lumière chaleureuse. J’ai soif. J’ignore la bouteille d’eau en plastique sur la table de nuit. Je vais boire directement au robinet. Suis-je en train de devenir paranoïaque ? Peut-être.

Ou pas. Si c’était le cas, j’aurais des circonstances atténuantes. En l’espace de quinze jours, j’ai été séduite, trompée, droguée et puis mise aux enchères comme une tête de bétail.

Les détails de la vente me reviennent par bribes.

Je n’étais pas seule. Madison et puis… ma mémoire est comme un gruyère. Il y avait d’autres filles avec nous dans la pièce. Je n’arrive pas à me souvenir de leurs noms. Peut-être ne les ai-je jamais sus.

Je me rappelle de Madison parce qu’elle se débattait comme un beau diable et promettait à tous ceux qui voulaient l’entendre que son frère allait venir la sauver. Je pensais qu’elle se berçait d’illusions, mais je me suis bien gardée de le lui dire. Aussi peu vraisemblable me semblait-elle, je n’allais pas faire exploser sa dernière bulle d’espoir. J’aurais eu tort, car elle avait raison. Son frère est bien venu la sauver.

Son frère et un autre homme : Jimmy.

Jimmy Summers.

Je retourne dans la chambre. Avec regret, je me glisse tout habillée dans le lit. Les draps sont si doux, quel gâchis de ne pouvoir en profiter. J’éteins la lumière et je ferme les yeux.

Jimmy Summers.

Dans mon souvenir, il est si grand et si beau que je me demande parfois si je ne l’ai pas rêvé. Je me repasse le film de la soirée en boucle. Ils étaient deux, ils étaient venus pour sauver Madison. Juste Madison. Mais ils ont tenté de me libérer aussi.

« Mais bien sûr qu’on t’emmène », m’a dit Jimmy.

J’entends sa voix comme s’il était encore à mes côtés.

Sa voix et sa promesse : « On ne va pas t’abandonner, avec nous tu seras en sécurité, je te le promets ».

Et moi j’y ai cru, je m’y suis accrochée jusqu’à ce que tout tourne au cauchemar. Jimmy m’a crié de rester, que c’était la police, mais il se trompait. C’est pour cela que je me suis enfuie. Si les hommes qui nous ont interceptés étaient bien des policiers, alors il s’agissait de policiers corrompus. Des hommes à la solde d’Arkady.

Je ferme les yeux et j’entends encore sa voix :

« Tu seras en sécurité, je te le promets. »

Je voudrais tant y croire, mais je n’ai pas la foi.

La lumière des caméras de surveillance clignote et puis s’éteint à nouveau.

Comme je ne trouve plus le sommeil, j’allume.

Je me relève, fais les cent pas puis m’arrête près de la porte. Pas un bruit.

Et si… je saisis la poignée, elle tourne.

Avec mille précautions, j’entrebâille la lourde porte. Elle s’ouvre sur un petit corridor éclairé par un plafonnier. On dirait qu’il n’y a personne. Je passe la tête pour m’en assurer. Pas âme qui vive, mais au bout du couloir se trouve une porte vitrée, et à travers elle je vois l’extérieur. Un beau ciel bleu illuminé par un soleil resplendissant. Il fait jour !

Je sors de ma cellule et, sur la pointe des pieds, me dirige vers la lumière. Sans trop y croire encore, j’actionne la poignée de cette nouvelle porte. Elle tourne avec facilité et me voilà dehors.

La clarté du soleil est presque aveuglante après la pénombre de l’intérieur. D’une main je protège mes yeux et regarde autour de moi. Je suis dans un jardin. Un jardin clôturé, en haut d’une colline. De l’autre côté du mur, des oliviers à perte de vue. 

J’avance un peu pour m’éloigner de la maison. Sauf que ce n’est pas une simple maison, c’est un petit palais. Une de ces villas toscanes qui m’ont toujours fait rêver. Les murs sont ocre, les fenêtres encadrées de superbes volets bleus en bois.

Encore quelques pas et j’aperçois une piscine. Sur le bord de celle-ci, des parasols et des chaises longues ; sur l’une d’entre elles, une femme allongée à plat ventre est en train de bronzer, un livre à la main. Elle lève la tête et sourit.

— Tu es enfin réveillée !

Son anglais est impeccable, émaillé d’accent africain. Elle se lève en rajustant le haut de son maillot puis s’approche de moi. Elle est belle, elle ressemble à Shaunette Renée Wilson. Et elle est grande, plus que moi, ce qui est plutôt rare. 

— Tu ne peux pas savoir comme je suis contente de ton arrivée. Je commençais à trouver le temps long, toute seule.

Elle me serre dans ses bras comme si j’étais une amie perdue de longue date.

— C’est Tiffany, c’est bien cela ?

— Oui, Tiffany Gimbles.

La réponse m’échappe, mécaniquement, sans que j’aie pris le temps d’y penser.

— Moi, c’est Amhale, Amhale Nkosi, déclare-t-elle en glissant son bras dans le mien. Nous allons devenir les meilleures amies du monde.

Chapitre 2

Jimmy

Quand j’ai embarqué pour la France avec Ken dans le but de rechercher sa sœur, j’avais imaginé qu’une fois celle-ci retrouvée, je pourrais profiter de quelques jours de repos bien mérités sur la Côte d’Azur.

Notre dernière mission avec l’armée a été d’une longueur sans pareille, et j’avais hâte de passer quelques jours à buller. L’idée initiale était de traîner chez nous en organisant des barbecues entre potes, des parties de jeux vidéo jusqu’à point d’heure… du moins c’était le plan avant de découvrir que ma copine s’était barrée avec ma console. Je n’ai eu aucune difficulté à abandonner ce programme.

Ken est comme un frère pour moi. Nous sommes amis depuis l’enfance, nous avons grandi dans la même ville. Je l’ai vu élever Madison après la mort de leurs parents. Alors quand il m’a annoncé qu’elle avait disparu, c’est comme s’il m’avait dit qu’on avait touché à ma famille. Celle que je me suis choisie, à défaut de pouvoir compter sur celle dont je viens.

Libérer Madison, qui avait été enlevée par un truand russe du nom d’Arkady, n’a pas été une mince affaire. Heureusement, nous avons pu bénéficier de l’aide d’Élodie, une policière cannoise. Elle n’a pas hésité une seconde à nous prêter main forte, même si elle savait qu’elle risquait gros.

Maintenant que cette histoire est derrière nous, je pourrais aller m’installer sur une plage du sud de la France, les doigts de pied en éventail. Ou même m’offrir une petite escapade dans une autre ville d’Europe. Il y a tant de choses à voir sur le vieux continent !

Mais non, j’ai fait une promesse et j’entends bien l’honorer.

J’ai promis à une jolie blonde aux yeux clairs qu’elle pourrait rentrer chez elle, à New York.

Je lui ai promis qu’elle serrerait à nouveau dans ses bras ceux qui lui sont chers.

Je tiens toujours mes promesses.

Ce ne sont pas des mots en l’air, c’est la vérité. Une certitude même, car des promesses, je n’en prononce pas souvent. Pour éviter justement de décevoir ceux à qui j’en fais.

* * *

Je pousse la porte de la salle de réunion du QG de Ted. Nous nous sommes connus alors qu’il était lui aussi au service de l’oncle Sam. Puis, il y a deux ans environ, il nous a annoncé qu’il ne rempilait pas, et qu’il quittait l’armée pour se lancer dans la sécurité privée. Je n’ai jamais su ce qui avait motivé sa décision. Il s’est installé ici, à Monaco, et si j’en crois la vue que l’on a depuis ses bureaux sur le port de Fontvieille, son entreprise est plus que florissante.

Ken et Élodie sont déjà là, Ted également. Il ne manque plus que moi.

— Merci d’être là, les gars.

Je m’exprime en français par déférence pour Élodie. Nous le maîtrisons tous les trois parfaitement grâce à notre formation au DLIFLC[1], et si l’anglais de la nouvelle copine de Ken est loin d’être mauvais, je sais qu’elle apprécie le geste. Je ne suis pas certain, par contre, qu’elle soit très enthousiaste à être perçue comme un gars. Alors je commence à me reprendre :

— Enfin…

Mais elle me fait comprendre d’un sourire que cela lui importe peu. Cette fille est une perle, vraiment. J’espère que Ken en est conscient. Une tête bien remplie et un corps à faire se damner un saint. Dans d’autres circonstances… Non, ce n’est même pas la peine que je finisse cette phrase, car ce serait mentir. L’idée d’essayer de la séduire ne m’a jamais effleuré. Dès que nous l’avons rencontrée, j’ai su qu’elle serait parfaite pour mon pote. Et il ne lui a pas fallu longtemps pour s’en rendre compte lui aussi.

Je m’assois face à la grande baie vitrée, et je fais glisser en direction de mes amis des pochettes contenant toutes les informations que j’ai pu collecter jusqu’à présent.

Sur son lit de mort, cette ordure d’Arkady a bien voulu me concéder une minuscule faveur. Celle de me donner un nom, ou plutôt un surnom : il Santo, le Saint. Une piste qui pourrait m’aider à retrouver Tiffany.

— Donc l’homme sur lequel j’ai enquêté, qui répond au surnom d’il Santo, s’appelle en vérité Vincenzo Gamboni, 30 ans. Son lieu officiel de résidence est Rome, mais il a des propriétés à travers tout le pays. Officiellement, il est marchand d’art, mais la police italienne le soupçonne d’entretenir des liens avec la mafia. Surtout qu’il n’y a pas à aller chercher bien loin puisque certains de ses oncles, ou cousins du côté de sa mère, font partie de la Camorra[2]. Le fait qu’on n’ait jamais pu prouver son appartenance au crime organisé lui a valu son surnom. Certains pensent même qu’il est placé très haut dans la chaîne alimentaire.

J’ai inclus au dossier plusieurs photos de l’homme. Ken les regarde et déclare :

— C’est marrant, j’ai toujours imaginé un parrain de la mafia comme un vieux type bedonnant.

Élodie enchaîne :

— Oui, là on a plus l’impression d’avoir affaire à un mec tout droit sorti d’un magazine people.

— Tu ne crois pas si bien dire, expliqué-je. Les journaux de la botte l’adorent, d’autant plus qu’il y a une part de mystère qui tourne autour de lui. Il est beau, il a de l’argent, mais il se comporte très sagement. Presque trop. Un véritable saint.

— Mais alors, qu’est-ce qui peut bien les passionner ? demande Élodie.

— Le mystère, répond Ted qui m’a aidé dans mes recherches. Personne ne sait vraiment qui il est, et ça intrigue les gens.

— Le mystère et le drame. Il a perdu sa fiancée il y a cinq ans dans un crash d’avion. Un jet privé lui appartenant. Elle devait le rejoindre en Sicile, l’appareil s’est abîmé en mer.

— Je vois, le bel homme d’affaires inconsolable après la mort de sa belle de façon tragique, commente Élodie.

— Mais alors, comment tu penses que Tiffany s’inscrit là-dedans ?

— Ça, je n’ai pas encore compris. Mais j’ai pu vérifier, Gamboni était bien à Cannes le jour des enchères. Et Christophe, l’ancien collègue d’Élodie, a été assez sympa pour m’envoyer des clichés des invités pris à l’entrée. Il était là, et il avait une rose rouge à la boutonnière.

Je n’ai pas besoin de leur expliquer ce que cela implique. Tous les hommes autorisés à participer à l’enchère organisée par Arkady en avaient une.

— Tu penses qu’il l’a achetée ? questionne Élodie.

— Achetée, récupérée lorsqu’elle s’est enfuie, je n’en sais rien. Mais je suis quasi certain qu’elle est repartie avec lui.

— Comment tu peux en être sûr ? demande Ken.

Cette fois-ci c’est Ted qui complète :

— J’ai un contact à l’aéroport de Nice où le jet de Gamboni était stationné. Sur le registre des passagers, il y a bien une femme. Mais elle répond au nom d’Elena Moretti et serait de nationalité italienne. En poussant les recherches, j’ai constaté que cette mystérieuse Mademoiselle Moretti semble ne jamais avoir existé avant cette année. Aucune trace d’elle nulle part.

— OK, elle voyageait sous un faux nom, mais rien ne prouve que c’est Tiffany, commente Élodie.

— Certes, poursuit Ted. Mais en graissant quelques pattes, j’ai réussi à avoir des informations supplémentaires. Un des employés du terminal des jets se souvient d’une jeune femme blonde, un peu dans les vapes. Et deux détails semblent valider l’hypothèse que ce serait Tiffany : elle était grande, plus que la normale, comme elle, et surtout Gamboni s’adressait à elle en anglais, elle n’avait pas l’air de comprendre un seul mot d’italien.

Chapitre 3

Tiffany

Tout en suivant Amhale jusqu’aux chaises longues au bord de la piscine, je me torture les méninges pour tenter de me rappeler comment je suis arrivée là. En vain.

—… alors j’ai beau aimer la lecture et le cinéma, il y a un moment où ça suffit, déclare Amhale. Parce que ce n’est pas avec eux que je vais avoir une quelconque conversation intéressante.

Elle ponctue son propos d’un geste en direction d’une plus petite maison à l’autre bout du jardin, proche d’une porte en fer forgé qui semble être la seule ouverture dans le mur qui clôt la propriété.

— Excuse-moi, dis-je en interrompant Amhale, mais on est où, ici ?

— En Toscane, me répond-elle. Chez Vincenzo.

— Vincenzo ?

— Oui, Vincenzo Gamboni.

Elle prononce ce nom comme ma nièce prononce celui de Lady Gaga.

Je secoue la tête, car ce nom ne me dit rien.

— Sérieusement, tu ne sais pas qui c’est ?

Elle me dévisage incrédule.

— Mais alors, comment es-tu arrivée là ?

C’est la question à un million de dollars, et je n’ai pas la réponse.

— Ben justement, je n’en sais rien.

Amhale s’allonge sur sa chaise longue et m’invite d’un geste de la main à prendre place à côté d’elle.

— Et toi, lui demandé-je en m’asseyant face à elle. Qu’est-ce que tu fais là ?

— Moi, j’attends, répond Amhale en soupirant.

— Tu attends quoi ?

— À vrai dire, je n’en sais trop rien. C’est mon impresario qui m’a trouvé ce job. Il m’a mis le billet d’avion en main et m’a ordonné d’aller me présenter en Italie pour un casting chez un nouveau producteur qui prépare son premier film.

— Et alors ?

— J’étais surprise parce que je suis mannequin, pas actrice. Enfin, j’ai fait deux trois publicités mais je suis réaliste, je ne suis pas une grande comédienne.

— Et tu as décroché le rôle ?

L’espace d’un instant, je me suis crue à New York, assise dans un de ces longs couloirs des agences de casting. Combien de fois ai-je posé cette question à celles qui sortaient avant moi du bureau de l’agent recruteur ?

Amhale éclate de rire et secoue la tête.

— En fait, ce casting, c’est une blague, explique-t-elle. Désirée, la Française qui était là quand je suis arrivée… on lui avait demandé de venir pour un shooting photo. Une collection de maillots de bain dans une villa toscane avec piscine, super bien payé. Elle non plus, elle n’avait pas hésité.

— Et elle est où, cette Désirée, aujourd’hui ?

— Elle est partie.

D’un geste de la main, je l’invite à m’en dire plus.

— Eh bien, un soir elle était là, et le lendemain elle ne l’était plus. C’est le jour de son départ que j’ai vu Vincenzo pour la première fois.

Elle ponctue son propos d’un soupir rêveur. OK, alors pour elle ce n’est pas Lady Gaga, c’est plutôt Ryan Eggold ou Shemar Moore.

— Et c’est lui qui t’a dit qu’elle était partie ?

— Oui, il m’a avoué qu’en fait il n’y avait ni shooting photo ni tournage, que tout cela c’était sa façon à lui de rencontrer de jolies femmes et que, comme Désirée l’avait très mal pris, il l’avait immédiatement raccompagnée à l’aéroport pour qu’elle rentre chez elle.

Cette histoire n’a ni queue ni tête, enfin pour moi, parce qu’elle semble tout à fait sensée à Amhale.

— Après cela, il a passé une semaine avec moi, et nous avons fait connaissance, poursuit-elle. Et non, pas connaissance comme tu peux le penser, précise-telle en faisant des guillemets avec ses doigts. Nous nous sommes baladés dans la campagne, nous avons regardé des films — oui, il y a une salle de projection avec un son d’enfer à l’étage — nous avons longuement parlé, dîné en tête-à-tête, et il s’est conduit comme un parfait gentleman.

J’entends comme un regret dans ses propos.

Elle a le regard dans le vide et cet air rêveur des filles amoureuses.

— Et puis il a eu une urgence, un de ses associés avait fait une ânerie, m’a-t-il dit, et il devait s’en occuper sans tarder. Il m’a demandé si je voulais bien l’attendre, et bien évidemment, j’ai dit oui.

Bien évidemment ? Je ne vois rien d’évident dans tout son récit. J’avoue que si j’avais été à sa place, ma réaction aurait été plus proche de celle de Désirée que de la sienne.

— C’était il y a quinze jours, et depuis je m’ennuie à mourir. Alors lorsque hier matin, le majordome m’a annoncé une arrivée, j’étais folle de joie. J’avoue que lorsque je t’ai vue sortir de la maison, j’ai eu un peu peur.

— Ah bon ?

— Oui, je me suis dit que j’avais peut-être de la concurrence, mais maintenant que je t’ai bien regardée, je suis rassurée.

Son discours est tellement hallucinant que je fronce les sourcils.

— Oh, excuse-moi, s’écrie-t-elle. Je ne voulais pas dire que… Enfin, tu es très jolie, tu dois le savoir, mais on ne boxe pas dans la même catégorie, toi et moi.

Sa candeur est telle que j’éclate de rire. J’avais déjà rencontré des filles sûres de leur physique, mais jamais je n’avais imaginé que quelqu’un puisse avoir une telle confiance en son apparence.

C’est en levant les mains comme pour me rendre que je lui réponds.

— C’est certain, il n’y a pas photo, tu es belle à tomber à la renverse.

Elle sourit et me gratifie d’un petit hochement de tête façon royauté acceptant un compliment de l’une de ses vassales.

— Et de toute façon, je ne veux pas faire long feu ici, alors si tu m’expliquais comment je peux faire pour partir, je te laisserais la place libre avec ton prince charmant.

Le visage d’Amhale s’assombrit.

— J’ai peur que cela ne soit pas possible. Et puis, ce serait bête de repartir tout de suite. Tu ne vas pas passer quelques jours avec moi, profiter de ce petit coin de paradis ?

— Pas possible ?

— Non, tu comprends, le chauffeur de Vincenzo est reparti pendant que tu dormais. Il a pris la dernière voiture et comme on est au milieu de nulle part…

Elle n’achève pas sa phrase, mais lève les mains, paumes vers le ciel.

— Je pourrais peut-être appeler un taxi ?

Elle secoue la tête.

— Non, ici on est si loin de tout. Il n’y a pas de ligne fixe, et même la 4G ne fonctionne pas. Quand Vincenzo était là, il avait apporté son téléphone satellite. Avec cela j’ai pu appeler ma famille pour leur dire que tout allait bien, mais il l’a pris en partant, alors voilà, tu n’as pas le choix, il va falloir que tu restes avec moi jusqu’à son retour, déclare-t-elle d’un air satisfait avant de se remettre à plat ventre et de décrocher le haut de son maillot de bain.

Sa conduite est tellement surprenante que je ne sais quoi penser d’elle.

Je ne crois pas une seconde qu’elle me joue la comédie. Si c’était le cas, elle mériterait un Oscar. Ce que je crois, c’est qu’elle est d’une naïveté confondante.

Je ne vais pas lui jeter la pierre parce que moi aussi j’ai été crédule.

J’ai gobé tout le baratin d’Arkady.

Un film en France. Un premier rôle pour une Américaine… J’étais le portrait vivant de la femme que la production recherchait…

Je n’avais pas simplement mordillé à l’appât, je l’avais dévoré en avalant l’hameçon !

Mais là, je ne comprends pas.

Elle vient de m’expliquer que nous étions privées de toute possibilité de sortir ou de contacter le monde extérieur.

Alors comment fait-elle pour ne pas se rendre compte que nous sommes prisonnières ?

Aveuglée par l’or de la cage, elle n’en voit pas les barreaux.

Chapitre 4

Jimmy

— Punaise, c’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin ! s’exclame Élodie, alors qu’elle épluche comme nous tous des pages et des pages de données au sujet de Vincenzo Gamboni.

C’est vrai que nos pistes sont minces. Mis à part le fait que l’avion de Gamboni s’est posé à l’aéroport de Florence et qu’il y est toujours, nous n’avons que peu d’informations. Ted a bien essayé de faire jouer ses relations, mais personne n’a pu nous confirmer que Tiffany ait été aperçue là-bas.

Ken soupire :

— Il y a presque 400 000 habitants à Florence, et la saison touristique démarre. Une Américaine a de grandes chances de passer inaperçue.

— Il faut pourtant qu’on trouve quelque chose, réponds-je alors que je sens le découragement m’envahir peu à peu.

Ted, qui pianote dans son coin sur un ordinateur portable, nous interpelle :

— Attendez ! Je viens de trouver un truc qui pourrait nous intéresser.

Immédiatement, nos regards se portent sur lui.

— On a bien dit que notre homme est marchand d’art, à la base ?

— Oui, confirmé-je.

— Eh bien, il y a une vente après-demain à Sienne. Je viens de voir une info sur les réseaux sociaux…

Il tape quelque chose et cette attente a le don de me mettre sur les nerfs.

— Bingo ! s’exclame-t-il. Devinez qui met en vente un tableau de maître italien du XVIe et tout un tas d’autres babioles ? Vincenzo Gamboni !

— Ça ne veut pas dire qu’il y sera, fais-je remarquer.

Ted tourne son ordinateur vers nous.

— Ce ne serait pas très sympa de faire faux bond, il est annoncé comme invité d’honneur pour la soirée d’inauguration de demain soir.

En effet, le site de l’événement affiche un petit laïus sur la carrière officielle de l’homme, ainsi que sa photo. Il y a également tout un discours sur le fait qu’ils sont très honorés de le recevoir, etc. Effectivement, s’il ne vient pas, il va faire des malheureux.

— Donc, récapitule Ken. On sait qu’il s’est posé à Florence, et qu’il doit être à Sienne demain soir. Les deux villes ne sont pas très loin l’une de l’autre. On peut supposer qu’il est toujours dans la région, vu que son jet n’a pas bougé.

Élodie farfouille dans ses papiers. C’est elle qui a la liste des propriétés de Gamboni.

— Il a un appartement à Florence, mais je l’ai écarté car il semblerait qu’il le loue à l’année. D’ailleurs, lors de ses précédentes visites, il a logé à l’hôtel.

— Est-ce qu’il a un pied-à-terre à Sienne ? demandé-je.

— Pas que je me souvienne, dit-elle en fouillant tout de même dans son listing. Mais là aussi, il peut très bien séjourner à l’hôtel.

J’imagine déjà de longues heures à interroger les hôtels de la ville qui ne voudront de toute façon nous donner aucune information.

— La région du Chianti, c’est en Toscane ?

— Tout à fait, confirme Ken. Comment ça se fait que je sache ça, et pas toi qui vis juste à côté ?

— C’est à plus de 400 km, ce n’est pas ce que j’appelle juste à côté, bougonne la jeune femme.

— À l’échelle des États-Unis, ce n’est qu’un saut de puce.

— Peut-être, mais de toute façon je suis nulle en vignobles, je ne bois presque pas.

Ken prend un air effaré. Je sais ce qu’il pense, lui qui ne refuse jamais un bon verre de vin. Être Française et ne pas apprécier un bon cru, c’est une sorte de blasphème.

— Tu ne bois donc jamais d’alcool ? demande-t-il d’une voix blanche comme s’il venait de découvrir quelque chose d’horrible à son sujet.

— Si, de temps à autre. Je ne dis pas non à une coupe de champagne, et j’avoue qu’à un bon whisky non plus.

Il soupire, soulagé, et Ted se met à rire.

— Ouf ! Si tu es amatrice de whisky, Ken sera prêt à te pardonner toutes tes tares.

Elle lui adresse un regard interrogateur, et même si je ne veux pas jouer les trouble-fêtes, je reviens au sujet initial.

— Le Chianti ?

— Oui, le Chianti ! s’exclame Élodie. Gamboni possède un vignoble dans cette région. Mais à part quelques bâtiments agricoles, rien n’indique qu’il y ait une maison sur la propriété. J’ai regardé sur leur site tout à l’heure…

Nous nous rapprochons tous de son écran, et effectivement, il semble y avoir quelques hangars destinés à la production de vin, un petit local qui abrite une boutique, et c’est tout. Élodie cherche ensuite un plan cadastral, et là aussi rien n’apparaît.

Nous nous apprêtons à abandonner cette piste quand Ted dit :

— Attendez, je vais regarder une vue satellitaire récente.

Il tape sur son ordinateur, et l’instant d’après, des photos aériennes s’affichent. Il zoome.

— La définition est impressionnante, constaté-je.

— Ce n’est pas Google Maps, ce sont les mêmes satellites que ceux utilisés par notre chère armée.

— C’est quoi, là ? demandé-je en montrant ce qui ressemble à une énorme villa dotée d’une piscine.

Élodie jette un coup d’œil sur son plan.

— D’après les plans du cadastre, ça fait partie de la propriété, mais ce n’est pas inscrit dessus. Mais peut-être que le document n’est pas à jour…

— On dirait bien que notre ami Gamboni s’est fait construire un petit pied-à-terre, déclare Ted.

— Un pied-à-terre ? Tu as vu la taille de ce truc ? À côté de ça, ma maison ressemble à une niche pour chien, constate Ken.

— Tu crois qu’il pourrait être là-bas ? me demande Élodie.

Je passe une main dans mes cheveux blonds.

— Je n’en sais rien. Peut-être pas aujourd’hui, mais s’il doit se rendre dans la région demain, c’est une possibilité. L’homme aime être discret, alors pourquoi aller à l’hôtel quand il peut être à l’abri des regards dans un endroit confortable ? Mais je peux me tromper également.

— Vous savez quoi, dit Ted. Je crois qu’on devrait se rendre sur place. On n’a aucune certitude que Gamboni ou Tiffany soient là-bas. Mais on sait qu’il y a de grandes chances qu’il soit dans la région demain, alors ce sera toujours mieux d’être en Italie pour trouver des infos, plutôt qu’ici à Monaco. Il y a un vol qui part de Nice dans quelques heures, avec un peu de chance j’arrive à nous dégoter des billets dans quelques minutes.

J’observe mes amis. Ken vient tout juste de retrouver sa sœur, Élodie se remet de sa blessure.

— Je peux très bien y aller seul. Vous pouvez m’être utiles, même en restant ici.

— Je viens, m’informe Ted.

Mon regard se tourne vers les deux amoureux. Je pense qu’ils vont préférer passer quelques jours tous les deux ici, plutôt que d’aller courir derrière un nouveau truand, ailleurs.

— Tu crois vraiment qu’on va te laisser te dépatouiller tout seul ? me demande Élodie avec un sourire.

Ken renchérit :

— Madame a raison, tu suggères que je te laisse tomber maintenant alors que tu as besoin de moi ? Tu n’as pas hésité une seconde quand il a fallu voler au secours de Madison.

Je leur souris et réponds :

— Merci, les gars, j’apprécie.

Ted conclut :

— Bon, eh bien, on dirait qu’on s’envole pour l’Italie !


[1] DLIFLC : Defense Language Institute Foreign Language Center. Le Centre des langues étrangères de l’institut de langues de la Défense est un institut de recherche et d’éducation pour les langues étrangères du département de la Défense des États-Unis.

[2] Camorra : mafia napolitaine