Prologue

 Siana

 

 La première fois que j’ai rencontré Louis Dubois, c’était…

 

Je n’en ai vraiment aucune idée ! Je l’ai connu toute ma vie. Rien de surprenant quand on grandit dans le même village, que nos parents travaillent ensemble et ont le même groupe d’amis.

Mais je sais exactement quand je l’ai vu la première fois.

Aucun problème de vision à déclarer. Je parle de la première occasion où je l’ai vu différemment. Cette vision qui vous rend toute chose, qui fait vibrer quelque chose dans votre estomac, remonter un frisson dans votre dos, qui vous frit les quelques neurones que vous avez. Parce que soyons honnête, quand on est adolescente, ils sont loin d’être nombreux.

Bref, je me souviens du moment où j’ai commencé à développer ce stupide béguin pour Louis, alors que je n’avais que 15 ans.

C’était lors de la fête annuelle du Domaine qui a lieu tous les troisièmes samedis de juillet. Mis à part la fois où Martin Dubois m’avait enfermée dans la cave, enfant, j’ai toujours aimé cette célébration. Une journée entière pendant laquelle nous avions le droit de déambuler dans le vignoble et la vieille bâtisse où se trouvent les caves, les espaces de réception, le chai, la boutique, tous les endroits stratégiques, en somme. Cette année-là, le ciel était menaçant. Un de ces soirs où l’on sait qu’il y a des chances qu’un orage éclate et que lorsque ce sera le cas, ce sera violent.

C’est exactement ce qui s’est passé. Et où j’étais, moi, à ce moment-là ? En plein milieu des vignes à me balader avec ma meilleure amie, Naïs.

À 15 ans, les attractions de fête foraine nous amusaient beaucoup moins, les garçons beaucoup plus. Il me semble que c’est pour ça que nous nous sommes éloignées du reste des habitants de Cadenel venus faire la fête. Pour discuter d’un mec qui devait avoir une mèche de cheveux grasse, une moto et un blouson en cuir, ce qui était suffisant pour alimenter nos fantasmes. C’était avant qu’on se rende compte qu’un mec qui a une voiture est bien plus pratique en cas de pluie.

En parlant de pluie, elle est arrivée en trombe, glaciale et dévastatrice pour nos brushings (oui, parce qu’à cet âge, le lissage de tignasse était une discipline dans laquelle j’excellais). Nous nous étions un peu trop éloignées du Domaine et même si nous avons eu l’idée de courir jusqu’à la route dans l’espoir de croiser une voiture qui nous prendrait en stop, nous avons fait chou blanc.

Normal, toute la ville ou presque devait être à l’abri au caveau, ou quelque part dans le Domaine.  

Personne… jusqu’à ce que Louis Dubois arrive.

— Naïs, Siana ! Tout le monde vous cherche partout ! a-t-il crié en s’approchant.

Tel un Gene Kelly [1](avec le charme, mais sans le numéro de claquettes), il nous a tendu un parapluie sous lequel nous nous sommes empressées de nous réfugier. Il n’y avait pas assez de place pour nous trois. Alors Louis, tel un gentleman, a marché à nos côtés sous la pluie et n’a pas tardé à être trempé à son tour. L’eau ruisselait dans ses cheveux bruns et sur son torse. Son t-shirt blanc s’est mis à lui coller au corps et il n’en a pas fallu beaucoup plus pour que mes hormones d’adolescente se mettent en ébullition. Oublié le biker, Anthony Bridgerton[2] était mon nouveau fantasme.

Les garçons de mon âge n’étaient pas taillés comme Louis. Ils faisaient pâle figure à côté de sa carrure élancée, mais musclée. Il avait même une courte barbe, alors que mes camarades de classe en étaient encore, pour la plupart, à essayer de faire pousser un duvet.

C’est ce jour-là, alors qu’il n’a fait que m’apporter un parapluie, que j’ai commencé à développer un coup de cœur pour lui. De retour au Domaine, il a disparu je ne sais où, je ne l’ai pas revu de la soirée. Nous n’avons pas discuté, à peine échangé quelques mots, mais ça m’a suffi pour le considérer comme une sorte de sauveur, apparu entre les gouttes assassines de brushing.  

Suite à ça, comme une accro, je l’ai observé à la dérobée à chaque fois que je le croisais. Malheureusement pour moi, il était déjà étudiant et avait quitté Cadenel. Mais dès que Martin laissait échapper dans la conversation que son frère serait de retour pour le week-end, je faisais en sorte de déambuler au Domaine, si possible un peu trop près de la partie où vit la famille Dubois. Je suis restée discrète sur mon obsession, ni Martin, ni Naïs n’en ont jamais rien su. C’est peut-être à ce jour le plus grand secret que j’ai caché à ma meilleure amie. Seul mon journal intime a été au courant de cette obsession (il fallait bien que j’en parle à quelqu’un). J’ai consigné scrupuleusement chaque regard que l’objet de mes fantasmes a pu me décrocher, telle une anthropologiste appliquée. Et quand l’attente entre deux de ses visites se faisait trop longue, je dessinais nos initiales entrelacées, comme si cela allait lier nos destins à jamais.

Avec le recul, je pense que Louis était tout juste conscient de mon existence. Il était poli avec moi, connaissait mon prénom parce que j’étais une amie de son frère et de sa cousine (et non pas car il le prononçait en dormant) et si le jour où j’ai dîné chez eux, il m’a demandé le sel, c’était seulement parce que le plat était fade à son goût.

Quand mon tour est arrivé de partir pour mes propres études, j’ai plus ou moins oublié Louis. J’ai rencontré d’autres hommes, vécu quelques relations plus ou moins passionnées. Et cette obsession est restée un souvenir tendre et embarrassant à la fois de mon adolescence.

Jusqu’à il y a quelques semaines.

Je suis de retour à Cadenel pour mon stage de fin d’études, au Domaine des Manons, ni plus ni moins ! Et par qui est dirigé le Domaine ? Par Louis, bien entendu.

Il est donc maintenant mon patron.

Et mon stupide crush ? Il est revenu en pleine force ! Mais qui aurait pu prévoir que tel un bon vin, Louis Dubois allait renforcer son sex-appeal avec l’âge ? La barbe s’est volatilisée, faisant place à une mâchoire ciselée avec la précision d’un diamantaire. Les t-shirts ont disparu au profit des chemises parfaitement ajustées, sur des épaules qui démontrent qu’il a tout de même dû trouver du temps pour faire un peu de sport pendant ces dernières années. Le sourire demeure le même, mais il s’accompagne d’une confiance en lui qui m’agace autant qu’elle me subjugue. Oui, Louis Dubois est sexy… et il le sait.

Je dois maintenant redoubler d’efforts pour rester totalement impassible. Je n’ai plus 15 ans et je travaille pour lui, en plus ! Mais est-ce que mon cœur se met à battre un peu plus vite quand il m’adresse la parole ? Malheureusement, oui.  

Ce qui explique la suite des événements. On ne peut pas complètement blâmer la tempête de neige…

Quand on travaille dans le vin, on sait que pour obtenir un bon millésime il faut une combinaison de facteurs positifs : des conditions météorologiques idéales, une qualité de raisins exceptionnelle, un bon terroir, le savoir-faire d’un vigneron, trouver le bon équilibre…

Mais si cette histoire m’a appris quelque chose, c’est que parfois, un bon millésime résulte d’une série d’événements chaotiques et totalement imprévisibles.

 

 

1

 Louis

 

  Célibataire en septembre, sans copine en octobre, sans rendez-vous en novembre, avec moi-même en décembre. Qui a dit que la constance n’était pas une qualité ?  

 

Il n’y a pas grand monde au Domaine des Manons à quelques heures de la nouvelle année. Les portes du caveau de dégustation et de la boutique sont exceptionnellement fermées et le vignoble tourne en effectif réduit.

Depuis la fenêtre de mon bureau, j’aperçois les collines en pente douce qui constituent la propriété. Les vignes sont réduites à leurs simples ceps et forment des rangées austères de soldats endormis sous le ciel gris de décembre. Les heures semblent figées et cependant, je suis conscient qu’elles défilent à toute allure. Je n’ai pas souvent le temps d’y penser, trop absorbé par cette liste de tâches qui n’en finit jamais : des gens à voir, des décisions à prendre, des dossiers à composer, des clients à rencontrer. Tout un tas de choses que je n’avais jamais envisagé de faire, et pourtant me voilà dans le bureau de mon père au Domaine à essayer de ne pas rendre la situation plus foireuse qu’elle ne l’est.

Demain, une nouvelle année commence.

Je soupire, les mains enfoncées dans mes poches, toujours face à la fenêtre. Je crois que j’aime autant ce lieu que je le déteste. Je l’aime, car ce sont mes racines, mon enfance, ma maison. Je le déteste parce qu’il s’impose à moi plus que je ne l’ai choisi. Je ne peux le dire à voix haute, bien entendu.

Je n’ai jamais rêvé de diriger le Domaine, et si officiellement ce sont toujours mes parents aux commandes, la réalité est tout autre. Papa est malade et Maman est en mode pilote automatique.

Alors bien sûr, il y a tout un tas d’employés compétents, mais le Domaine des Manons, c’est une histoire de famille. Celle de la nôtre, les Dubois. Enfin… Dubois de l’Argens et de Castellet pour être exact. Et je ne peux pas leur tourner le dos.

C’est presque cliché qu’en tant qu’aîné je sois celui qui le fasse, mais qui d’autre ? Martin, mon cadet, est plus efficace dans les vignes que dans un bureau, Gaspard et Mia sont bien trop jeunes pour la tâche. Mes parents ne m’ont rien imposé. Cela aurait été presque plus simple s’ils l’avaient fait. Au moins, j’aurais pu râler en disant que je n’avais pas eu le choix. Mais je suis venu à la rescousse de mon propre chef. Mon père n’était plus en mesure de travailler, même s’il était trop fier pour l’avouer, et lors d’une visite un week-end, j’ai compris que ma mère avait indéniablement besoin de moi.

J’ai tout plaqué en quelques jours : mon boulot à Lyon, mes amis là-bas, mon appart. Tout pour me réinstaller au Domaine sans vraiment me poser la question : pour combien de temps ?

La réalité, c’est que je n’ai toujours pas la réponse. Je ne suis pas certain de la vouloir, d’ailleurs. Mes parents ont besoin de moi… le Domaine a besoin de moi. Et je ne suis pas sûr d’aimer ça.

Mon téléphone sonne, c’est Martin.

— Salut. Deux jours de congé et le boulot te manque déjà ? Ne me dis pas que tu me téléphones pour me demander d’aller vérifier que tes vignes n’ont pas trop froid… demandé-je en ne plaisantant qu’à moitié.

Il a cette terre dans le sang plus que quiconque dans cette famille. Il rit doucement et répond :

— Non, je t’appelle pour tout autre chose. Qu’est-ce que tu fais, ce soir ?

— Eh bien, étant donné que Mia et Gaspard réveillonnent chez des potes, j’ai le choix entre rejoindre Papa et Maman qui ont invité Tante Léonie et Enzo, ou donner sa chance à une émission présentée par Nikos. Il y aura probablement quelques stars has been de la chanson, qui vivront leur moment de gloire annuel. Je ne suis pas certain de mourir d’envie de savoir comment va Ophélie Winter. Je crois que je vais me coucher tôt.

— Tu vois, je te l’avais dit… prononce une voix féminine en arrière-plan.

— Laisse-moi deviner, c’est notre chère cousine Naïs qui se permet de faire des commentaires sur ma vie sociale inexistante ?

Elle doit se rapprocher de l’appareil, car je l’entends mieux.

— Exactement, c’est un peu pathétique de passer son réveillon du Nouvel An seul, à regarder la télé.

— On en reparlera quand tu auras atteint mon grand âge.

— Tu as 28 ans, Louis ! Pas quatre-vingt-deux ! Prends ta voiture et rejoins-nous !

Martin, Naïs et leurs amis ont loué un chalet à Valclair les Alpes, à deux heures d’ici, pour quelques jours.

— J’ai encore un tas de boulot et y’a deux heures de route ! ronchonné-je.

Je mettrais ma main à couper que Naïs lève les yeux au ciel.

— Écoute, j’ai un service à te demander, reprend Martin.

— Ah ! Tu vois, je le savais !

— Siana est censée nous rejoindre pour la soirée, mais je sais qu’elle ne partira pas avant la fin d’aprèm. La météo n’est pas au top et ça m’inquiète un peu de l’imaginer seule sur la route. Alors, je me dis que si tu viens, vous pourriez covoiturer ? Comme ça, toi tu passes un réveillon digne de ce nom et vous vous tiendrez compagnie pour venir.

OK, je ne m’attendais pas du tout à ce genre de service. Je pensais vraiment qu’il m’appelait pour me demander un truc en relation avec le boulot. Il me faut une seconde pour faire passer la surprise.

Siana ?

Siana Prigeant ?

Tu en connais beaucoup des Siana, toi ?

Je me racle la gorge.

— En gros, tu n’en as rien à faire que je vienne, tu veux juste que je serve de chauffeur pour ta pote ?

— Ne me fais pas dire des choses que je n’ai pas dites, râle-t-il.

— Et ça nous fait plaisir de te voir ! lance joyeusement Naïs.

— Surtout si j’emmène ta meilleure amie…

Naïs et Siana sont amies depuis aussi longtemps que je m’en souvienne. Avec leur pendant masculin, le duo Martin et Esteban, ils forment un quatuor que même la distance ne semble pas ébranler. Naïs poursuit une carrière de mannequin à Paris, tandis que Siana a fait des études à Bordeaux. Elle travaille au Domaine pour quelques mois, afin de valider son dernier stage. Elle s’occupe de la commercialisation de nos vins auprès des particuliers.

— Ce serait vraiment chou de ta part… Et puis je serais super contente de passer un peu de temps avec mon cousin adoré, par la même occasion.

Je soupire et pèse rapidement le pour et le contre.

Nikos ne fait pas le poids, j’en ai bien peur. L’autre alternative serait de passer le réveillon avec mes parents, mon oncle et ma tante. Ce ne serait pas désagréable, mais…

— OK, eh bien, j’imagine que je pars réveillonner dans les Alpes ?

Quelques minutes plus tard, je raccroche en ayant promis de me pointer à leur soirée, avec une liste de choses qu’ils ont oublié d’emporter, mais surtout avec Siana dans ma voiture.

Siana avec moi, deux heures dans ma voiture.

Je ne suis pas prêt à m’avouer que cette idée m’enthousiasme un peu trop.

Qu’est-ce qu’elle est en train de faire au Domaine ?

Je ne savais même pas qu’elle travaillait aujourd’hui, étant donné que beaucoup des employés sont en congé.

C’est complètement faux.

Je savais exactement qu’elle était là, je l’ai su à la seconde même où elle a passé la porte du Domaine. Mais est-ce que j’ai essayé de faire comme si je n’avais pas remarqué ? Totalement.

Je connais Siana depuis toujours. Son père, Tristan, travaille pour le Domaine depuis bien avant ma naissance. Je suis l’aîné de quatre enfants, elle est la deuxième dans sa fratrie de cinq. Mais de tous ses frères et sœurs, c’est la seule à avoir passé la majeure partie de son enfance à déambuler dans les vignes et les couloirs du Domaine. Et je suis probablement celui de ma famille qui était le plus pressé d’en partir. Depuis toute jeune, elle a toujours su qu’elle voulait travailler dans un vignoble. Ce sera le cas dans quelques mois. Pas ici, cependant. Elle rêve d’ailleurs et de voler de ses propres ailes, sans l’ombre de son père. Je ne peux que la comprendre.

Elle n’était qu’une gamine attachante quand j’ai quitté le Domaine pour mes études. Mais lorsqu’elle a débarqué pour son stage, quelques semaines après que je sois revenu… elle était devenue une femme.

Une femme très attirante que je n’ai pas reconnue…

Si bien que j’ai été bon pour un des moments les plus gênants de ma vie : celui où je suis allé me présenter tout sourire et où elle m’a contemplé en silence, avec un mélange de surprise et de dédain sur son visage. Jusqu’à ce que son père s’exclame :

— Mais enfin, Louis. C’est Siana ! Ma fille ! Tu ne la reconnais pas ?

Elle a haussé un sourcil et moi je crois que j’ai piqué un fard.

Est-ce que j’ai vraiment piqué un fard ? Je ne sais pas. Mon ego a envie de penser que je ne suis pas capable d’une telle réaction. Je ne me suis pas vu dans une glace, mais j’ai senti mon visage activer le mode homard bien cuit.

Parti à sa recherche pour lui annoncer qu’elle a maintenant un chauffeur pour aller à la montagne, il ne me faut pas longtemps pour la trouver. Elle est dans le caveau, en train de ranger des bouteilles.

— Il y avait des dégustations de prévues ? m’étonné-je.

Apparemment, si je semble incapable de ne pas noter sa présence, la réciproque n’est pas vraie. Elle sursaute, manquant de faire tomber le verre qu’elle a à la main et qu’elle était sur le point d’essuyer. Elle le stabilise, le pose sur le comptoir et lève enfin les yeux dans ma direction.

Boum boum.

Je crois bien que c’est le truc dans ma poitrine qui vient de faire ce bruit.

Elle sourit.

Merde.

Ses yeux bleus avec une étincelle de malice souvent présente illuminent la pièce sombre, ses longs cheveux blonds captent les maigres rayons du soleil d’hiver. L’espace d’un instant, je suis subjugué par son teint de porcelaine, ses lèvres toujours rosées.

Oui, je l’avoue, j’ai un crush massif sur Siana Prigeant.

La raison revient vite. Il y a mille et une raisons pour lesquelles je dois garder mes distances avec elle. Quelques-unes au hasard ?

§  Je suis son patron (si ce n’est sur le papier, dans les faits),

§  Elle a six ans de moins que moi,

§  C’est une amie de mon frère,

§  La meilleure amie de ma cousine,

§  La fille d’un des employés du Domaine,

§  Elle n’est à Cadenel que temporairement, 

§  Je ne sais pas moi-même où je serai dans quelques mois.

Bref, je suis assez fort pour les listes et je suis certain que je peux encore trouver tout un tas de points. Ah oui, par exemple :

§  Je crois qu’elle ne m’apprécie pas trop.  

Donc je vais me comporter avec elle comme avec un bon vin, quand je suis en dégustation avec des clients. Je peux m’extasier sur sa robe et sur son odeur, sans pour autant y goûter.  

2

 Siana

 

 Je ne suis pas célibataire, je suis en couple avec la liberté.

 

Je ne devrais même pas être là. J’ai un million de choses à faire ailleurs. J’étais censée avoir une journée off, mais je suis au Domaine des Manons à bosser. Mais peut-on parler de travail quand on n’a pas l’impression que c’est une contrainte ?

Une journaliste en vacances dans la région a appelé hier pour demander s’il était possible de faire une dégustation. J’aurais pu refuser… mais je n’ai pas voulu passer à côté de l’occasion. Mon job n’est-il pas justement de faire connaître les crus classés du Domaine ? Je ne sais pas si la journaliste va écrire un papier sur ceux-ci, mais au moins elle est repartie avec deux cartons de vin sous le bras et l’air conquis.

Je range les bouteilles et les verres quand j’entends un bruit derrière moi. Pas spécialement effrayant, mais je fais partie de ces personnes qui sursautent pour un rien. Vous voyez le genre : on toque à la porte et je fais un bond de trois mètres. Un peu comme sur ces vidéos de chats confrontés à un concombre.

Je me retourne, après avoir manqué de lâcher le verre que je tenais, et constate que le « bruit » est en vérité Louis Dubois, le fils des propriétaires du Domaine, alias mon patron, qui vient d’entrer dans le caveau de dégustation.

Est-ce que pour autant mon rythme cardiaque ralentit ?

Eh bien… non.

Il avance vers moi avec cette confiance que seuls ceux qui sont à 100 % bien dans leur peau peuvent avoir. Chacun de ses mouvements semble fluide et naturel. Sa main est nonchalamment glissée dans la poche de son pantalon de costume gris. Il porte une chemise blanche, sans cravate, qu’il a ouverte au col. Il ne fait pas chaud dans la pièce, mais cela n’a pas l’air de le gêner. Je suis certaine que sa peau doit être brûlante et…

Wow wow wow !

Siana, on arrête ça tout de suite !

Interdiction de fantasmer sur Louis Dubois et surtout de remarquer à quel point il est sexy avec ses cheveux bruns en bataille, dans lesquels il a dû passer la main tout en lisant les bilans comptables du vignoble.

Oui, voilà. Si je pensais à la comptabilité ? On dit toujours que ça n’a rien d’attirant. Les chiffres, pas les comptables. Parce que clairement, si le comptable ressemble à Louis Dubois…

— Salut.

La voix grave de Louis résonne sur les pierres centenaires du caveau de dégustation, jusque dans les recoins abandonnés de mon cœur.

Arrrh, je me déteste !

Stupide crush d’adolescente ! Louis est ton patron maintenant !

C’était mignon quand j’avais 15 ans et lui 21, de dessiner ses initiales dans un cœur, mais maintenant que je suis une femme mature et professionnelle, mon cerveau devrait avoir reçu le mémo qu’il est à tout prix interdit de craquer pour Louis Dubois. Pas seulement parce qu’il a des liens familiaux avec ma meilleure amie et un de mes meilleurs potes, mais surtout parce que c’est le patron de mon père, MON patron, et je suis certaine que quelque part il a une réputation de coureur et n’est pas connu pour son sens de l’engagement.  

Surtout pas envers une femme.

Non pas que je recherche moi-même un quelconque engagement envers un homme. D’ici à quelques mois, mon stage de fin d’études sera terminé et j’irai chercher du travail, idéalement dans le Bordelais. Ma carrière est mon objectif numéro 1.

— Salut, réponds-je en essayant de tout mon être de paraître impassible, voire légèrement ennuyée.

Il s’accoude sur le bar en bois, son biceps se contracte sous le tissu de sa chemise immaculée.

Redresse le regard vers son visage, Siana !

Est-ce mieux ? Pas certaine. Je suis accueillie par son sourire qui est à lui seul une promesse sensuelle.

Qui ne t’est pas destinée, dois-je me rappeler.

Il sourit à toutes les femmes. Toutes sans exception. Même celles qui sont aveugles. J’en suis sûre.

— Je ne savais pas que tu étais là, aujourd’hui.

— Eh bien… je suis là.

Pas la réponse la plus spirituelle que j’aurais pu faire. Son sourire perturbe mon intelligence, il faut croire. Je devrais m’éloigner avant de subir de sérieux dommages cérébraux.

— Je vois ça. Je sais aussi que tu es censée retrouver Martin, Esteban et Naïs à la montagne pour réveillonner.

Je soupire et jette un œil à ma montre. C’est vrai que je ne devrais pas tarder à partir, si je veux arriver avant la nuit. Surtout qu’aux dernières nouvelles, la météo prévue n’était pas terrible. L’idée de devoir chaîner sur une route déserte, sous une tempête de neige, me fait presque paraître attirante l’idée de passer le Nouvel An seule.

— Je… je ne sais pas si je vais…

— Tu as tes affaires ici ? me coupe Louis.

— Pardon ?

— Tes affaires pour aller à Valclair, tu les as avec toi ?

— Oui, elles sont dans mon coffre.

Il donne une petite tape au bar, comme si nous venions de conclure un deal.

— Parfait, va les chercher. Je m’occupe des trucs que Martin a oubliés et on part dans une heure.

Il se tourne et fait quelques pas vers la sortie, le temps que je retrouve mes esprits.

— Attends ! Comment ça, on part dans une heure ?

Il cligne des yeux, comme s’il se demandait vraiment si j’ai posé cette question.

— Toi et moi, dit-il en nous pointant tour à tour du doigt et en articulant exagérément, on prend nos affaires pour faire la route ensemble et aller réveillonner avec nos amis.

— Pourquoi on y va ensemble ?

C’est certain que ma question paraît stupide. Il y a des tas de raisons logiques pour lesquelles cela fait sens de covoiturer si nous allons au même endroit. Mais ma véritable interrogation est : à quel moment Louis a-t-il décidé qu’il souhaitait se rendre là-bas pour le Nouvel An et pourquoi avec moi ?

— Préservation de l’environnement ? répond-il amusé.

— Pourquoi tu passes le Nouvel An avec nous ?

Son sourire se fane légèrement. Il fronce les sourcils.

— Parce qu’on m’a invité. Tu crois réellement que je me suis imposé tout seul ?

— Tu n’avais rien de prévu ?

Cela sort un peu trop rapidement.

— Ça te pose un problème que je vienne ?

— Non.

Oui.

Il m’observe trop longtemps, comme s’il cherchait à démêler le faux du vrai. Alors j’ajoute :

— Non, pas du tout. Désolée, je ne savais pas… bref, je pensais que j’allais faire la route toute seule. Mais à deux, c’est bien aussi.

— OK. On prend ma voiture.

Il tourne les talons et s’éloigne sans un mot de plus.

— Et si j’y vois un inconvénient, ça t’est égal, bien sûr, marmonné-je juste pour moi, tout en matant rêveusement son côté pile.

 J’avoue, je n’ai aucune volonté.

— J’ai entendu, Siana ! lance-t-il sans même se retourner. Et ne me fais pas croire que tu imagines une seconde que je vais conduire ta poubelle ambulante.

— Qui a dit que c’était toi qui devais conduire ? crié-je alors qu’il est déjà presque dans le couloir.

Je ne vais pas réfuter que ma voiture soit une poubelle, ce serait faire preuve d’une énorme mauvaise foi. Je sais qu’elle est loin de faire rêver, mais moi, du moment qu’elle roule, ça me va.

— C’est ma voiture, c’est moi qui conduis !

Je cherche de quoi répliquer juste pour le principe.

— OK ! Mais c’est moi qui choisis la musique.

La seule chose qui me répond, c’est son rire au loin.

 

***

 

Nous sommes partis depuis une demi-heure seulement et j’ai l’impression que ça fait des jours entiers que je suis là. J’ai toujours été sensible aux odeurs — un avantage lorsqu’on travaille dans le vin, mais peut-être pas quand on est enfermé dans l’habitacle d’une voiture avec un gars qui semble s’être douché à l’eau de Cologne. Peut-être que j’exagère un peu… OK, beaucoup. Mais c’est compliqué de l’oublier, j’ai l’impression que son odeur tout entière m’enveloppe.

Je jette un coup d’œil dans sa direction.

Une de ses mains est posée sur le volant, l’autre sur le levier de vitesse. Toujours avec cette décontraction qui est presque une marque de fabrique. Il s’est changé avant de partir, il a enfilé un jean et un gros pull bleu marine. Le genre de tenue qui sur un autre homme donnerait l’impression qu’il a fait une descente dans le placard de son grand-père. Sur Louis, on dirait juste qu’il revient d’un shooting pour un magazine de mode.

— Oui ? demande-t-il en voyant que je l’observe.

— Non, rien.

Je me mets à trafiquer l’écran du GPS, car bien évidemment Louis conduit un modèle coupé sport dernier cri avec tout un tas d’options. On peut même changer la lumière d’ambiance sur les portes ou le tableau de bord. À quoi ça sert ? Aucune idée. Peut-être ne suis-je pas assez cool pour comprendre. Et sachant que je suis la propriétaire d’une épave dont le chauffage ne marche pas, je ne vais pas critiquer. Vu la température à l’extérieur, je suis bien contente qu’il m’ait plus ou moins imposé de prendre sa voiture.

— Tu peux m’expliquer ce que tu trafiques ?

— Je regarde dans combien de temps on arrive.

— C’est inscrit en haut à droite. Mais vu que tu as envie de jouer avec l’ordinateur de bord, profites-en pour changer la musique.

— Quoi ? Qu’est-ce qu’elle a, la musique ?

— Ne me dis pas que tu as volontairement mis ça ? demande-t-il d’un air effaré.

— Pourquoi, je n’ai pas le droit d’apprécier le jazz ?

— L’apprécier, oui… me l’imposer…

— C’était le deal, Dubois. Tu conduis, je choisis la musique.

Il me décroche un regard effaré.

— Tu comptes vraiment me faire écouter cette daube jusqu’à l’arrivée ?

— Ce n’est pas de la daube ! Et regarde la route, au lieu de te mêler de ce qui ne te concerne pas.

— Ce qui entre dans mes oreilles me concerne, je crois.

— Tu conduis, je fais le copilote, donc je choisis la musique. Et sois content, je ne t’ai pas imposé du free jazz.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

Il a l’air effrayé.

— C’est une forme de jazz qui s’écarte des structures mélodiques et rythmiques traditionnelles. Les musiciens privilégient l’improvisation, alors parfois, ça peut sembler chaotique pour une oreille non initiée.

Il y a un long silence et il demande :

— Tu n’écoutes pas vraiment ça ? Si ? Tu me fais marcher.

Je pourrais lui soutenir que si. Mais ça n’a pas grand intérêt.

— Non. Mais avoue que le morceau qu’on écoute n’est pas si horrible que ça. Il est même plutôt cool, c’est un palindrome, tu as remarqué ?

— Un quoi ?

— La première moitié du morceau est le miroir de la seconde moitié.

Il laisse échapper un bruit étranglé, puis :

— On t’a déjà dit que tu étais bizarre ?

— Oui. Mais peut-être pas autant qu’à Chloé.

Chloé, ma sœur aînée, est une sorte de petit génie scientifique qui pose des questions sans aucun filtre et qui semble perdue dans ses pensées 90 % du temps.

Nous n’épiloguons pas sur ma sœur, car mon téléphone sonne. C’est ma mère.

— Siana, où es-tu ? Papa vient de me dire que tu n’es partie que cet après-midi. Tu sais qu’ils prévoient de la neige sur la route ? Ce n’est pas très prudent de rouler seule et…

— Du calme, Maman. Je ne fais pas la route seule.

— Naïs est avec toi ? s’étonne-t-elle.

Je jette un coup d’œil en direction de Louis qui, j’en suis certaine, ne rate pas une miette de ma conversation.

— Non, je suis avec Louis… Louis Dubois.

— Ma puce, je sais qui est Louis, dit Maman d’une voix bien trop enjouée. Passe-lui le bonjour de ma part.

Et avant même que j’aie eu le temps de dire quoi que ce soit, c’est l’intéressé qui répond en se penchant vers moi, m’aspergeant au passage de son odeur aux phéromones surpuissantes.  

— Bonjour Elena ! Comment allez-vous ?

Elena ? Depuis quand il appelle ma mère par son prénom ? Bon, OK. Tout le monde connaît ma mère, surtout qu’elle est maîtresse à l’école communale depuis des lustres. Mais justement, ne devrait-il pas l’appeler Madame ? C’est elle la directrice, en plus.

— Ça ne te dérange pas d’écouter ma conversation ?

Il hausse un sourcil, l’air de dire : tu n’as qu’à baisser le son.

— Siana, ma puce, faites bien attention sur la route. Même si je ne doute pas que Louis saura se débrouiller en cas de problème.

Louis saura se débrouiller ? Non, mais oh Maman ! Où sont passées tes leçons sur le féminisme ? Je sais me débrouiller ! Je n’ai pas besoin d’un mec en cas de problème !

Bon, OK, si on crève, je ne serai pas contre le fait qu’il aille changer la roue, sous la pluie, pendant que je reste au chaud dans la voiture. Mais c’est juste parce que l’humidité risque de ruiner mon brushing… et puis un peu d’humilité ne fera pas de mal à son arrogance.

— Ne vous en faites pas, Elena. On vous appelle quand on est arrivés ! dit Louis. Les routes sont fluides, on sera à Valclair avant la nuit.

J’échange quelques mots avec ma mère puis raccroche, n’ayant pas envie, étant donné que mon chauffeur suit ma discussion, qu’elle m’entraîne vers un sujet gênant. Je m’apprête à lui faire la leçon sur le respect de ma vie privée lors de mes conversations téléphoniques, mais il me prend de court.

— Bon, j’espère que je n’ai pas trop menti à ta mère en disant qu’on arriverait tôt. Parce qu’il vient de commencer à neiger.

 



[1] Gene Kelly : acteur célèbre de comédies musicales dont Chantons sous la pluie (Singin’ in the Rain).

[2] Anthony Bridgerton : personnage de la série Les Chroniques de Bridgerton. Dans la deuxième saison, Anthony tombe à l’eau tout habillé et en ressort avec sa chemise blanche trempée et transparente.