Chapitre 1

Oriane

Je fais mine de scruter avec attention la carte du Café de la Place. Non pas que j’en aie besoin, je la connais à peu près par cœur même si le chef met un point d’honneur à la changer chaque saison. Mais ce que j’y cherche réellement est la réponse à cette question : « Qu’est-ce que je suis censée commander pour faire bonne impression ? »

Je jette un coup d’œil à l’homme en face de moi. Il s’appelle Franck. Du moins, c’est ce que son profil sur l’application de rencontres indique, tout comme son âge : 29 ans, et son signe du zodiaque : Verseau. Bien entendu, ce serait mal me connaître que de penser que je vais me contenter de ces simples informations et de quelques discussions en ligne. Mettons cela sur le compte d’une déformation professionnelle – je suis policière. Tout le monde est suspect jusqu’à preuve du contraire. Par contre, pas question d’utiliser les ressources du travail pour mener ma petite enquête. Premièrement, parce que c’est totalement interdit, et deuxièmement… En vérité, il n’y a pas de deuxièmement, j’ai même un tas de contre-arguments, mais mon éthique m’empêche de violer cette règle.

J’ai quand même poussé mes investigations un peu plus loin avant d’accepter de le rencontrer. Mais je me suis contentée des moyens offerts à tout un chacun, à savoir taper son nom sur Internet.

Il a un chien, un bichon maltais de 2 ans ; ça, c’est son profil Facebook qui me l’a appris. J’aurais préféré quelque chose de plus… je ne sais pas, un berger allemand ou un dogue, mais pourquoi pas.

Mes recherches n’ont permis de découvrir aucune épouse, concubine ou fiancée. Le premier cas étant plus facile à vérifier que les deux autres. Excepté sa participation active sur des forums de jeux vidéo, Franck ne semble pas étaler sa vie sur la toile. Son compte Instagram ne contient qu’une seule photo d’une pinte de bière, postée il y a deux ans, certainement le jour où il a créé son profil, sans jamais y retourner depuis. Bref, si tant est qu’il m’ait donné son vrai nom, il faut croire que Franck Adonis n’a rien caché de compromettant. Si ce n’est que sa photo de profil rendait plus justice à son patronyme que la réalité.

— Tu sais ce que tu vas prendre ? demande-t-il, sentant certainement que je l’observe.

— Pas encore.

Et c’est vrai. Comme à chaque fois dans ce genre de situation, j’ai un cas de conscience. L’entrecôte me fait de l’œil, surtout quand je pense aux frites maison qui l’accompagnent. Mais Franck fait-il partie de ces hommes qui jugent les femmes sur le contenu de leur assiette ? Ne serait-ce pas mieux que je commande quelque chose de plus délicat, et moins calorique, comme une salade ? Ou encore, le velouté de topinambours ? 

Mais j’ai les crocs, j’ai eu une longue journée de travail et il faisait un froid de canard, alors quelques feuilles de laitue ne vont pas suffire à me sustenter. Ajoutons à cela que nous allons certainement commander un verre de vin – du moins, je l’espère – et j’aurai la tête qui tourne en moins de deux. Il faut que je mange quelque chose, sinon je cours droit à la catastrophe.

— Vous avez fait votre choix ? demande la serveuse sans même un bonjour.

Je lève les yeux, surprise de découvrir qu’il s’agit de Marie-Jo, une figure du village, plus connue en ces lieux pour enchaîner les verres que pour les servir.

Elle hausse un sourcil dédaigneux, l’air de dire : « Eh oui, je travaille ici, ça te pose un problème ? »

— Je vais prendre une salade César, annonce Franck.

Mince ! Il ne pouvait pas commander un truc plus… consistant ? Je ne sais pas moi : un magret de canard, une escalope milanaise, pas une salade ! De quoi vais-je avoir l’air ?

Je me replonge nerveusement dans la carte, espérant avoir une révélation soudaine qui me permette de choisir un plat satisfaisant à la fois ma gourmandise et mes incertitudes.

— Je peux prendre ta commande, Oriane ? insiste Marie-Jo qui tape son stylo contre son carnet de commandes en signe d’agacement.

Prise de court, je finis par lâcher :

— Je vais prendre l’entrecôte.

Elle émet un petit reniflement dédaigneux qui, au lieu de me faire regretter mon choix, me donne le courage nécessaire pour surenchérir :

— Avec une sauce béarnaise, s’il te plaît.

Le sarcasme dans ma formule de politesse ne passe pas inaperçu. Les yeux de Franck font des allers-retours entre nous deux.

Marie-Jo s’éloigne et j’éprouve l’envie soudaine de me justifier :

— Je l’ai verbalisée pour stationnement interdit il y a quelques semaines, je crois qu’elle m’en veut un peu.

Ce n’est qu’une partie de l’explication, mais je préfère garder le reste pour moi. Je ne vais pas lui avouer qu’elle avait certainement des remarques à faire sur le choix de mon plat. Comment un mec aussi épais qu’un fil de fer, et qui a certainement été ainsi toute sa vie, pourrait comprendre de toute façon ?

— Ah oui ! C’est vrai que tu es flic, souligne Franck, comme s’il avait pu oublier ce détail, bien que ce soit un des premiers sujets qu’il ait abordé lorsque nous nous sommes assis à cette table, tout à l’heure.

Mon métier ne laisse pas grand monde indifférent. Et les réactions sont en général diamétralement opposées. Il y a ceux qui ont envie de me cracher au visage, et ceux qui trouvent cela fascinant. Franck est à classer dans la deuxième catégorie. Enfin, il l’était jusqu’à ce que je lui avoue que je n’avais pas eu souvent l’occasion de travailler sur des cas d’homicides. Voire jamais. Il faut dire que le taux de criminalité de notre petit village de Cadenel est à un niveau ridiculement bas, qui ferait mourir d’envie les collègues opérant dans les banlieues chaudes. Les habitants ne sont pas non plus des saints, mais la plupart des infractions que nous relevons tiennent plus de l’incivisme banal que du banditisme organisé.

Nos plats arrivent quelques minutes plus tard alors que la conversation tombait un peu à plat, si j’ose ce jeu de mots. Franck semble être d’une nature peu bavarde, mais j’ai compris qu’il faisait des efforts, et cela me plaît. Il faut dire que le concept même d’un premier rendez-vous peut être assez angoissant lorsqu’on n’est pas un brillant causeur. Je fusille Marie-Jo du regard lorsqu’elle utilise un ton très condescendant pour déclarer : 

— La salade est pour mademoiselle, je présume ? lance-t-elle en insistant au passage sur ma condition, comme si Franck n’était pas au courant.

Flash info : c’est justement la raison pour laquelle je dîne avec lui. Non pas que ce type soit forcément l’homme de ma vie. Du moins, il est trop tôt pour en être certaine. Mais au moins, en ayant décroché ce rendez-vous, j’augmente un peu mes chances de gagner à la grande loterie du bonheur.

Franck se racle la gorge et annonce :

— Non, c’est pour moi.

Elle dépose nos deux assiettes et je vois mon rendez-vous jeter un œil médusé à la mienne. Il faut dire que le chef ici ne se moque pas de ses clients, les proportions sont plutôt généreuses. Et comme mes formes le sont aussi et que mon estomac aime les satisfaire, c’est parfait. Du moins, en théorie. Car en pratique, j’ai cette petite voix dans ma tête qui ne cesse de me répéter que j’aurais pu choisir quelque chose de plus… léger ? de plus féminin ? Est-ce que l’on doit vraiment décréter que certains plats sont plus masculins et d’autres plus féminins ? Je n’en suis pas certaine. Et pourtant, il semble qu’il y ait une certaine règle tacite qui veuille que ce soit le cas. Surtout lors d’un premier rendez-vous. A-t-on déjà rencontré un mec s’exclamant : « J’ai su que c’était la bonne au moment où je l’ai vue dévorer sa côte de bœuf » ? Mais je n’ai pas le souvenir non plus d’avoir entendu quiconque s’extasier sur la façon dont une femme a résisté pour ne déguster qu’une rondelle de tomate. Du coup, c’est de bonne grâce que j’attaque finalement ma pièce de viande.

J’en profite au passage pour détailler sans en avoir l’air mon compagnon de table.

Franck n’est pas d’une beauté à couper le souffle, je crois l’avoir déjà dit. Et je suis bien consciente que moi non plus. Il n’est pas repoussant non plus. Certes, sa silhouette est bien plus longiligne que je ne l’aurais souhaité, mais il a de jolis yeux noirs rieurs qui se terminent en pattes d’oie. Ce qui est à mon avis un très bon point. Un compagnon qui aime rire et sourire, n’est-ce pas là une qualité essentielle chez un homme ? Il a une dentition parfaite qui, même si elle est certainement le résultat d’années d’orthodontie, prouve au moins qu’il ne prend pas son hygiène dentaire à la légère. Ses cheveux sont filasse et il est un peu dégarni, mais on peut espérer que, si un jour nous avons des enfants, ils hériteront de mon épaisse chevelure brune. Je n’ai pas beaucoup d’atouts, et mes cheveux sont ce que je préfère chez moi. Car soyons honnête, j’ai de beaux cheveux. Du genre à pouvoir poser pour une marque de shampoing. Oui, à ce point-là. Il faudrait bien évidemment que je reste de dos et que le plan coupe le bas de mon corps, mais ce serait possible.

Bref, mon examen minutieux du physique de Franck me permet de le classer dans la catégorie : tout à fait envisageable. Reste à savoir si sa personnalité saura me séduire.

Je ne crois pas être trop compliquée de ce côté-là. Je cherche juste un homme qui serait un compagnon de vie agréable, avec un caractère facile, je suppose. Et bien entendu, quelqu’un qui aurait de l’affection pour moi. Je ne fais pas partie des cyniques qui pensent que seul un chien peut vous aimer d’un amour inconditionnel, mais je ne suis pas non plus une utopiste. Nous n’avons pas tous la chance de rencontrer l’amour, le vrai. On peut partager son existence avec quelqu’un qui nous respecte et nous apprécie assez, sans pour autant vivre une passion intense. Cela n’empêche pas d’estimer avoir réussi sa vie.

Chapitre 2

Oriane

Ma vie sentimentale est une série de premiers rendez-vous désastreux.

À chacun d’entre eux, je pars le cœur plein d’espoir, gonflé comme un ballon de baudruche. Pourtant, ce ballon ne s’envole jamais. Il finit inlassablement par se flétrir peu à peu au fil de la soirée, voire par exploser d’un coup, comme si une aiguille l’avait soudain transpercé.

Alors que nous finissons nos plats, je vois que les yeux de Franck me scrutent. Vous me direz, c’est un peu normal, nous sommes là pour apprendre à nous connaître, à découvrir s’il y a une alchimie entre nous… Sauf qu’ici je me sens observée comme une bête curieuse, et malheureusement je sais exactement quel est le point de mon physique qui retient son attention. Et doucement, mon ballon se dégonfle jusqu’à ce qu’il ouvre enfin la bouche :

— Ton nez, il a été cassé ? Tu as fait comment ?

Ce n’est certes pas la première fois (et certainement pas la dernière) que l’on me pose cette question. Du coup, je réponds d’une voix blasée :

— Il n’est pas cassé.

Je l’ai juste gagné à la grande loterie de la génétique.

Je porte mon verre à mes lèvres et avale une gorgée d’eau pour me donner une contenance, étant donné que Franck n’a pas la délicatesse de rebondir sur un autre sujet. D’ailleurs, il m’observe, la tête penchée, comme pour déterminer si un détail ne lui a pas échappé.

— Tu es certaine ? Parce qu’on dirait…

— Oui j’en suis certaine, coupé-je, agacée.

Qu’est-ce qu’il croit ? Que j’aurais pu oublier un truc pareil ?

Son manque cruel de tact vient de le faire baisser de façon magistrale dans mon estime. Et comme si ça ne suffisait pas, il en rajoute :

— Remarque, ça doit être pratique dans ton boulot. Tu peux passer pour une vraie dure qui n’a pas peur d’aller à la castagne.

Il ponctue sa phrase d’un rire porcin, pas le moins du monde gêné par le fait que je ne partage pas son hilarité, ne serait-ce qu’un soupçon.

C’est le moment où je devrais lui sortir une réplique bien sentie. Il s’est vu, lui, avec sa calvitie, à même pas 30 ans ? Et ses mains ridiculement petites ? Est-ce que je lui ai demandé s’il achetait ses gants au rayon enfants ?

Mais je suis bien incapable de le remettre à sa place. Tout simplement parce que j’ai une boule qui enfle dans ma gorge et les yeux qui me brûlent. J’ai eu à l’adolescence mon lot de railleries et de surnoms ridicules à cause de mon nez. Je ne parle même pas du nombre de fois où j’ai surpris les gens en train d’observer ce détail de mon physique avec beaucoup trop d’insistance. On pourrait penser que j’y suis habituée, à mon âge, et qu’à l’image d’un certain Cyrano je suis capable de me défendre face à quiconque m’attaquerait sur ce point. Mais ce n’est pas le cas. Mon nez est en quelque sorte mon talon d’Achille, et comme il est situé en plein milieu de mon visage, il est d’autant plus exposé, et moi vulnérable.

Je vois sa bouche s’ouvrir pour certainement en rajouter une couche sous couvert d’une blague qui ne fera rire que lui.

— Tu m’excuses, je dois me rendre aux toilettes, croassé-je en me levant d’un coup, histoire de lui couper l’herbe sous le pied.

Mes jambes sont flageolantes. J’essaye de m’échapper le plus rapidement possible pour que personne ne voie que je suis à deux doigts de fondre en larmes. Je connais plus de la moitié des gens assis dans ce restaurant, je n’ai pas envie d’être le sujet des ragots du village dans les prochains jours. Ça m’apprendra à rencontrer des hommes dans un lieu que je fréquente tout le temps. J’aurais mieux fait de lui donner rendez-vous dans une autre ville.

Arrivée devant la porte des toilettes, je dois me rendre à l’évidence : elles sont occupées. Heureusement, le lave-mains est accessible, alors j’en profite pour m’asperger de l’eau sur le visage et tenter de me calmer. Je pose les mains de part et d’autre du lavabo, la tête baissée, et soupire. Quand je la redresse, mes yeux croisent mon reflet dans le miroir. Je ricane intérieurement. C’était bien la peine d’essayer de me maquiller, je viens de tout ruiner en trente secondes. Et je croyais quoi ? Que grâce à un peu de blush et de mascara, j’allais subitement devenir une beauté fatale ?

Je me maquille peu d’ordinaire, voire quasiment jamais. Déjà parce que je ne sais pas trop comment m’y prendre. Quand on grandit sans une mère ou une sœur pour vous montrer comment faire, c’est compliqué. De plus, je n’en voyais pas trop l’intérêt à l’adolescence, mes lunettes en culs-de-bouteille masquaient la moitié de mon visage. Lorsque j’ai commencé à travailler, je me suis dit que c’était plus pratique ainsi. Étant la seule femme de ma brigade, et ayant dû travailler deux fois plus que mes collègues masculins pour prouver ma valeur, il est vrai que j’ai parfois eu tendance à mettre de côté ce qui me différenciait d’eux. J’avais envie d’être un des gars, alors puisque eux ne sortaient jamais leur bâton de rouge à lèvres pour faire une retouche en fin de service, je me suis dit que moi non plus je ne le ferais pas.

J’essaye tant bien que mal de frotter avec mes doigts les traces noires apparues sous mes yeux. Je n’assumerai pas de revenir dans la salle avec un maquillage de panda. Il va bien falloir pourtant que j’y retourne, ne serait-ce que pour annoncer à Franck que je m’en vais. Je vais devoir faire comme ces filles qui simulent une migraine ou une urgence pour s’éclipser.

La porte des toilettes s’ouvre, une superbe blonde en sort. Je me décale pour lui laisser la place devant le lave-mains, faisant mine de farfouiller dans mon sac pour éviter qu’elle se demande ce que je fais à traîner là. Je l’observe du coin de l’œil. Elle est parfaite : de sa robe rouge à la pointe de ses escarpins. Après s’être lavé les mains, elle se regarde dans le miroir. Elle fait bouffer ses boucles blondes, vérifie la tenue de son maquillage, puis sourit. Oui, elle sourit à son reflet ! Elle a l’air heureuse de ce qu’elle voit. Elle s’en va ensuite sans un mot, mais avec une démarche assurée comme si elle allait conquérir le monde.

Je suis donc seule dans cette pièce à l’éclairage verdâtre. Je me rapproche et regarde à nouveau mon propre visage, mais moi je n’ai pas envie de sourire. Mes yeux marron sont quelconques, ma bouche trop fine, et je ne parle même pas de mon nez… Il n’y a que mes cheveux pour rattraper la mise, et encore. Ce seul atout ne permet pas qu’on puisse me classer dans la catégorie des jolies filles. Mes épaules sont trop carrées, je suis trop grande. Aucun homme n’aime regarder une femme en levant les yeux.

Je soupire à nouveau et me dis qu’il ne faut pas baisser les bras. Je n’ai que 25 ans après tout, j’ai encore le temps de trouver quelqu’un qui saura m’apprécier pour ce que je suis. La route sera certainement longue, mais comme chante une certaine princesse : « Un jour mon prince viendra. » Mon amie Romy plaisanterait en disant qu’il s’est sûrement perdu et que, comme il s’agit d’un homme, il refuse de demander son chemin. Il finira bien par arriver !

En attendant, il faut que j’aille signifier au crapaud qui patiente dans la salle que je souhaite partir. C’est méchant de le comparer à un batracien alors que je viens de me vexer parce qu’il s’est moqué de mon physique.

Mais après tout, il l’a bien cherché ! Comment ai-je pu penser une seconde qu’il pourrait être fait pour moi ? Et puis, il a commandé deux cocas pour l’apéritif ! Qui fait ça avant un bon repas ? À part un mec qui a la gastro.

Ragaillardie par cette réflexion puérile, je sors des toilettes, je descends le couloir en direction de la salle, lorsque j’entends une voix. Je stoppe net.

Cette voix, je ne la connais que trop bien. Je ne devrais pas, mais je décide de rester là à l’écouter au moins quelques secondes. Le timbre est chaud et grave. Elle me fait l’effet du chocolat fondu. Quelque chose de doux et sensuel à la fois, qui me fait vibrer jusqu’au plus profond de mon corps.

Comme une accro, je me rapproche. La porte de la réserve, qui sert également de bureau au chef du Café de la Place, est entrouverte. La voix vient de là.

Dans un premier temps, je pense qu’il doit être au téléphone, mais j’entends une deuxième voix masculine :

— Si tu ne me payes pas d’ici dix jours, je ne pourrai plus te livrer.

— Je sais, je sais, je te demande juste un tout petit délai supplémentaire, le temps de me refaire.

— Tu sais bien ce que va dire le boss, j’ai les mains liées. Si ça ne tenait qu’à moi…

— Oui je sais, le coupe-t-il. Je vais essayer de trouver une solution.

Cette réplique est suivie d’un long soupir.

Je ne devrais pas écouter aux portes. Ce n’était pas mon intention. Enfin si, mais pas comme ça. Je veux dire, je pourrais l’écouter réciter le bottin téléphonique rien que pour le plaisir d’entendre sa voix. Je ne m’attendais pas à surprendre une conversation importante. Mais l’était-elle ? J’ai comme l’impression que oui… Et puis, je dois avouer, maintenant ma curiosité est piquée. Je m’approche encore de deux pas…

D’un coup, la porte s’ouvre à la volée et je manque de me la prendre dans la figure. Mais si j’évite le panneau en bois, ce n’est pas le cas de l’homme qui sort de la pièce. Ou plus précisément de son épaule.

— Aïe !

Je viens de recevoir un coup en plein visage. L’homme se retourne à peine et marmonne un :

— Pardon.

Il s’éloigne ensuite sans un mot de plus. Mais une seconde après, un deuxième homme sort de la pièce et regarde dans ma direction. Lui, je le connais. Il s’agit du chef du restaurant. Il est également le propriétaire de la voix de velours et de tout un tas de qualités physiques que je ne peux pas apprécier pour l’instant, puisque ma main repose sur mon visage meurtri. Je décide alors que je préfère souffrir un peu plus en la retirant, pour pouvoir profiter de la vue. Car s’il y a bien un homme que je ne me lasse pas d’observer, c’est bien lui : Jules Pons.

— Ça va ? Qu’est-ce que tu faisais derrière la porte ? demande-t-il en croisant les bras sur sa poitrine.

Posture qui a pour conséquence d’attirer mon regard sur ses avant-bras nus et ses biceps qui pointent sous sa veste de cuisine. L’un de ses bras est recouvert de tatouages dont j’aimerais suivre les motifs avec la pointe de mon doigt… ou de ma langue.

— Oriane ?

Mon prénom dans sa bouche est toujours un délice à entendre, mais les quelques neurones encore actifs dans mon cerveau me crient qu’il attend une réponse.

— Je revenais des toilettes, je regardais mon téléphone, je n’ai pas vu la porte s’ouvrir.

Ma main vide rend mon mensonge peu crédible, mais il ne semble pas le relever. Alors j’ajoute pour changer de sujet :

— Très bonne entrecôte ! Félicitations !

On dirait que je viens de le complimenter sur la naissance de son enfant.

Tu es ridicule Oriane…

Un léger sourire étire ses lèvres et il marmonne :

— Merci.

Je note qu’il a l’air fatigué. Ses yeux bleus cernés de noir ont l’air tristes. Ses cheveux de jais, habituellement coiffés à la perfection, sont négligés. Il aurait bien besoin d’aller faire un petit tour chez le coiffeur. Mais je dois arrêter de le fixer bêtement comme ça, alors j’ouvre la bouche sans réfléchir à ce que je vais dire.

— Bon, eh bien… je… euh… je vais devoir te laisser. J’ai un rendez-vous, vois-tu. Avec un homme… enfin oui bien sûr que c’est un homme. Ça aurait pu être une femme. Mais tu vois, c’est pas mon truc… Bien qu’on m’ait déjà prise pour une lesbienne. Mais je ne le suis pas… et j’ai rien contre les lesbiennes, je tiens à le préciser. C’est juste que…

— Oui, je crois que j’ai compris, s’amuse-t-il.

— Bon, ben… je ferais mieux de filer.

Mes joues sont cramoisies, je le sens. Je contourne Jules en lui adressant un dernier regard, et je fuis vers la salle. Pourquoi la proximité de cet homme me rend-elle toujours nerveuse ? Je le connais pourtant depuis une douzaine d’années. Et si je suis honnête, mon petit faible pour lui est tout aussi ancien. Mais il n’y a rien à faire, en sa présence je suis aussi à l’aise qu’un poisson rouge hors de son bocal.

Il faut se rendre à l’évidence, ceci n’est qu’une des milliers de fois où je me suis ridiculisée devant lui. Et quelque chose me dit que ce ne sera pas la dernière…

***

Lorsque je retourne dans la salle et que j’aperçois Franck qui m’attend bien sagement à notre table, je me rends à l’évidence : il va falloir que j’écourte cette soirée le plus vite possible. Mais même s’il n’a pas été très délicat avec moi – c’est le moins que l’on puisse dire – je souhaite y mettre les formes.

— Ça va ? demande-t-il lorsque je m’assieds.

C’est vrai que j’ai été absente un bon moment, entre le temps passé aux toilettes et celui à espionner Jules.

— Oui, très bien, réponds-je pour la forme. J’ai rencontré quelqu’un que je connais, désolée de t’avoir abandonné si longtemps.

— Oriane… hésite-t-il.

Et comme je n’en suis pas à mon premier rodéo, je sais exactement ce qui va suivre. Alors je m’abstiens de prendre la parole, je le laisse se dépatouiller tout seul. Après tout, ça m’évitera de le faire, et j’ai presque envie de dire qu’il me le doit bien.

— Voilà, tu es très sympa, tu es drôle…

Je n’écoute même pas la liste de mes prétendues qualités qu’il est en train d’énumérer. Comme si quelques messages en ligne et moins de deux heures en tête-à-tête avaient suffi à lui faire découvrir qui je suis réellement.

— Mais la vérité, c’est que je suis toujours amoureux de mon ex.

Oh ben tiens ! Cela faisait longtemps qu’on ne me l’avait pas faite, celle-là !

Je n’ai aucune idée de la véracité de ses propos. Peut-être qu’il n’a tout simplement pas trouvé mieux comme excuse pour prendre la tangente le plus vite possible ce soir. Mais honnêtement ? Je m’en contrefiche.

Il a l’air d’attendre une réponse, donc je lui suggère sans vraiment y réfléchir :

— Eh bien, tu devrais aller le lui dire.

— Euh… Je ne sais pas. Tu crois que je devrais lui parler ?

J’hésite à plaisanter en lui proposant d’utiliser plutôt des signaux de fumée, mais je doute qu’il apprécie mon humour de mauvais goût. Franck a l’air aussi détendu que s’il était dans la salle d’attente de son dentiste.

— Oui, si tu es sûr de toi, c’est la meilleure chose à faire. Elle sera peut-être très heureuse de le savoir. Il ne faut jamais rater une occasion de dire aux gens qu’on aime ce qu’on a sur le cœur.

Et me voilà transformée en coach de vie à deux balles !

— Tu as raison, s’illumine-t-il. Je devrais y aller tout de suite.

— Tout de suite, répété-je avec un sourire aussi faux que les ongles rose fluo de Marie-Jo. Mais on va peut-être demander l’addition avant.

Romantique oui, mais pragmatique également. Hors de question que je le laisse s’échapper sans payer.

Il sort deux billets de sa poche et les balance sur la table tout en se levant.

— Laisse tomber l’addition, c’est pour moi. Merci pour ton conseil, j’y vais !

Et avant d’avoir pu répliquer qu’en tant qu’adulte indépendante, je suis tout à fait capable de régler mes consommations, il a disparu.

Je regarde l’argent devant moi une seconde, puis décide que la féministe en moi s’indignera un autre jour. Après tout, qui sait ? Peut-être que mon conseil lui permettra d’avoir une vie longue et heureuse auprès de sa dulcinée, alors cela vaut bien un repas au resto ! C’est une sorte de consultation, d’une certaine manière.

Cette idée me fait sourire intérieurement. Que moi, la fille qui a un diplôme en échecs amoureux, option relation à sens unique, mention très bien, je puisse aider quelqu’un dans sa vie amoureuse, c’est un comble !

Pour fêter ça, et puisque je n’ai rien de mieux à faire, je fais signe à Marie-Jo. Mais avant que j’aie pu demander quoi que ce soit, elle me met sous le nez une énorme glace avec de la chantilly et un coulis de chocolat.

— Euh…

— C’est offert par la maison, me coupe-t-elle.

Par la maison ?

Je sens mon sourire s’étendre sur mon visage.

— Tu remercieras Jules, dis-je avec enthousiasme, pensant ô combien c’est gentil de sa part.

Elle hausse les épaules.

— Jules n’a rien à faire là-dedans, on s’est trompés dans la commande d’un client, du coup je l’avais sur les bras et j’ai vu que ton rencard s’était barré. Je me suis dit que tu devais être le genre de nana à noyer son chagrin dans la glace.

Elle débite son explication avec une telle froideur que je ne sais plus très bien si je dois la remercier ou lui envoyer le dessert à la figure. Mais comme je suis une fille bien élevée, je marmonne un « merci ». On ne peut pas dire que je suis chagrinée, mais je ne dis jamais non à une glace. Surtout quand elle est offerte (même de mauvaise grâce).

— C’était quoi cette fois l’excuse ? demande-t-elle alors qu’elle débarrasse le couvert de Franck.

Ma cuillère, que je viens de plonger dans la crème glacée, reste en suspens devant ma bouche.

— Pardon ?

— Ton rencard, quel prétexte il avait pour se barrer avant le dessert ? Un coup de fil d’un ami ayant une urgence ? Il vient de se rappeler qu’il avait un gratin dans le four ? Ce n’est pas toi, c’est moi ?

— Quelque chose comme ça. Il a soudainement pris conscience qu’il était toujours amoureux de son ex.

— Pfff, souffle-t-elle. Tu sais quel est le plus gros problème des hommes ?

J’ai bien deux ou trois idées, mais je les garde pour moi.

— Euh non ?

— Ils souffrent d’empoisonnement à la testostérone. C’est pour ça qu’ils font des trucs débiles tout le temps.

Sur ces paroles, elle repart en cuisine et je reste à déguster ma glace en me disant que, même si ça me fait mal, elle n’a peut-être pas tout à fait tort.

Chapitre 3

Oriane

Dire qu’il n’y a aucun homme dans ma vie serait totalement faux. Il y en a bien un, et depuis longtemps.

À vrai dire, il est tout pour moi. Il n’y a pas une décision importante de toute mon existence que je n’aie prise sans le consulter au préalable. Il m’a tout appris : à cuisiner, à pêcher, à jouer au football, à tricher aux cartes, à bricoler et même à me battre. Il était là pour mes premiers pas, mes premiers mots, mon premier jour d’école, mais aussi celui des résultats du bac. Il m’a tenu la main, essuyé mes larmes, pansé mes blessures et encouragée dans tout ce que j’ai pu entreprendre.

Je n’ai pas grandi dans ce que beaucoup de gens appellent une famille traditionnelle, si tant est que ce terme signifie vraiment quelque chose. Mais j’ai eu la plus belle des enfances grâce à lui. Il est à la fois mon père, ma mère, et surtout mon meilleur ami. Cet homme, c’est Gustave, mon grand-père, plus connu sous le nom de Papi Gus.

Mon père – son fils – est mort quelques mois après ma naissance, et ma mère, trop jeune à cette époque, ne s’est pas sentie capable de m’élever toute seule. Elle m’a donc confiée à ses soins, alors que je n’étais qu’un bébé, sans jamais vraiment reprendre contact avec nous. Et depuis ce jour, nous formons une équipe solide. Je suis certaine d’une chose : ce sera toujours Papi Gus et moi contre le reste du monde.

Ce lien fort qui nous unit a rendu particulièrement difficile la décision de l’installer dans une maison de retraite. D’ailleurs, s’il ne m’avait pas déclaré lui-même un beau matin qu’il désirait aller y vivre, je ne sais pas si j’aurais été capable de sauter le pas. Mais il fallait se rendre à l’évidence : la maladie le diminuait peu à peu, et je n’étais plus en mesure de m’occuper de lui sans aide, et surtout il ne pouvait plus rester seul en mon absence. Je lui rends ainsi visite le plus souvent possible, plusieurs fois par semaine, avec toujours un petit pincement au cœur, celui de ne plus l’avoir près de moi à la maison.

L’odeur de vieille personne, de médicaments et de renfermé est étrangement réconfortante alors que je m’approche de la porte de sa chambre. Elle est fermée, ce qui m’étonne, car en règle générale ce n’est pas le cas. Gus est curieux comme un pou, il ne se prive donc jamais d’une occasion de savoir ce qui se passe autour de lui. Avoir une vue sur le couloir et pouvoir espionner ses voisins l’air de rien est une de ses activités favorites. Il n’hésite pas, d’ailleurs, à me faire des comptes rendus détaillés de ses dernières découvertes à chacune de mes visites.

Je toque légèrement, me disant qu’un membre du personnel a certainement poussé la porte pour lui donner un peu d’intimité pendant un soin. Je distingue des voix, ce qui me confirme qu’il n’est pas seul, et le bruit d’une chaise qui racle le sol. L’instant d’après, j’entends Papi Gus crier :

— Entrez !

J’actionne la poignée, pénètre dans la chambre, et alors que je lance un « bonjour » enjoué à l’intention de mon grand-père, quelque chose attire mon regard.

Il y a un autre homme dans la pièce, qui, si je me fie à ses vêtements, ne doit pas travailler ici.

Et ce n’est pas tant le fait que mon aïeul ait un visiteur qui m’étonne, même s’il ne reçoit pas grand monde en dehors de quelques amis que je connais depuis des lustres, c’est plutôt que je suis certaine de n’avoir jamais croisé ce monsieur nulle part ailleurs. Pour la simple et bonne raison que… eh bien, croyez-moi, si je l’avais déjà vu, je n’aurais pas pu l’oublier, car face à moi se tient un superbe spécimen de mâle d’1,85 m au moins. Je me trompe rarement sur mes estimations, culminant moi-même à 1,80 m. Il porte un chino gris, une chemise bleu azur sous un pull marine, et ses cheveux châtains sont coiffés sur le côté. Il a une allure très sage, peut-être un peu trop pour quelqu’un qui doit tout juste avoir 30 ans. Mais ses yeux ! Même sous les néons jaunâtres de la chambre, je suis hypnotisée par leur couleur aussi tourmentée qu’un ciel d’orage. Et alors que je pense que je suis victime d’une hallucination, il fait quelque chose qui me laisse d’autant plus pantoise : il sourit. Ce n’est pas le fait que ce simple mouvement des lèvres rende son visage encore plus agréable (c’est le cas) qui m’étonne, c’est qu’il s’agit d’un des sourires les plus honnêtes qui m’ait été permis de voir depuis longtemps. Et chose inouïe, il m’est destiné. Je suis tentée une seconde de me retourner pour vérifier qu’il n’y a pas quelqu’un d’autre derrière moi, mais je me souviens très bien d’avoir refermé la porte, je suis donc certaine que ce n’est pas le cas. Cet homme magnifique est en train de me sourire à moi. Et je sens mes propres lèvres bouger pour former une expression similaire.

— Vous devez être Oriane ? demande-t-il en me tendant la main.

Je lui donne la mienne pour le saluer, sans vraiment être consciente de mon geste. Je n’ai même pas la présence d’esprit de répondre à sa question, qu’il a posée avec un charmant accent que je n’arrive pas à situer. Sa large main serre la mienne, et ce contact fugace m’électrise. Mais malheureusement il la relâche beaucoup trop vite.

— Votre grand-père m’a beaucoup parlé de vous.

— Ah… ah oui ? chevroté-je.

Une lueur amusée traverse son regard que je n’ai pas quitté depuis mon entrée dans la chambre. C’est comme si j’étais totalement hypnotisée par lui… Non, en vérité, pas comme si. Je suis hypnotisée par cet inconnu.

— Il paraît que vous faites partie de la police ?

— Oui, c’est bien le cas.

Au moins, cette fois-ci j’arrive à faire une phrase à peu près cohérente. Même si cet homme n’est certainement pas ébloui par mes qualités conversationnelles non plus.

— Une chance pour nous alors !

Il consulte sa montre, un bracelet de cuir tout simple entourant un poignet bien trop bronzé pour la saison. Et voilà que mon esprit dérive sur ce détail de son anatomie. Est-il normal de trouver un poignet sexy ? Je serais curieuse qu’il relève sa manche pour voir ce qu’elle cache. Certainement un avant-bras que j’imagine délicieusement hâlé.

Il ajoute en direction de Papi Gus :

— Je vais vous laisser profiter de votre charmante petite-fille.

Non ! Ce n’est pas possible qu’il s’en aille déjà ! Premièrement, ce n’est pas tous les jours qu’un homme aussi beau est de passage en ville. Je suis presque sûre que ce n’est pas arrivé depuis… eh bien depuis si longtemps que de mémoire de femme personne ne s’en souvient ! Et deuxièmement, personne, je dis bien personne, n’utilise jamais l’adjectif charmante pour me désigner !

— Pas déjà ! répliqué-je.

— Malheureusement, Oriane, j’ai bien peur que le devoir m’appelle, sourit-il.

J’aime sa façon chantante de prononcer mon prénom et sa manière de s’exprimer comme s’il était un gentleman d’une autre époque. Le devoir m’appelle.

— Gustave, j’ai été ravi de notre discussion. Oriane, à bientôt j’espère ?

Si une personne témoin de la scène devait la décrire, elle dirait que je suis en train de hocher la tête comme un pantin monté sur ressorts avec l’expression la plus niaise qui soit.

Il me sourit et s’éclipse d’une démarche souple tel un félin, m’offrant au passage une vision des plus délicieuses de son côté pile. Et croyez-moi quand j’affirme qu’il est tout aussi parfait que son côté face. Cet homme est définitivement un spécimen de beauté comme il m’a rarement été donné de voir. Un de ceux qu’on imaginerait bien dans un musée, exposé à la manière d’un David de Michel-Ange avec une petite plaque le désignant sobrement : Homo sapiens perfectus.

Une fois la porte refermée derrière lui, je lâche un soupir d’extase et me demande déjà quand j’aurai le plaisir de recroiser… Comment s’appelle-t-il d’ailleurs ?

— Papi, qui est… ?

— Tu pourrais venir m’embrasser au moins avant de me poser des questions ! Tu ne m’as même pas dit bonjour !

À ma grande honte, je dois admettre qu’il a raison. Je me précipite pour rectifier cette erreur et claque une bise sonore sur la joue fripée de Gus. Je le prends dans mes bras pour lui prodiguer un câlin qui excusera, j’en suis certaine, mon oubli.

— Ça va ! Ça va ! rouspète mon aïeul. Relâche-moi ! On dirait un python sur le point de m’étouffer ! Installe-toi sur la chaise de ce brave homme.

Brave n’est pas le premier adjectif qui me serait venu à l’esprit en le voyant, mais mon grand-père a sûrement discuté plus longtemps avec lui. Alors pourquoi pas ? Et puis Papi Gus n’est pas connu pour son usage immodéré des superlatifs.

— Au fait, quel est son nom ? demandé-je d’un air se voulant détaché, alors que je ne peux résister à l’envie d’en savoir un peu plus.

Papi Gus fronce les sourcils et réfléchit.

— Boyle. Evan… non Ethan ! Oui, c’est ça ! Ethan Boyle.

Ethan Boyle. Même son nom a quelque chose de spécial.

— Il n’est pas du coin, n’est-ce pas ? Il a un petit accent.

— Non, il vient de s’installer au village il y a quelques jours. Il me racontait sa dernière mission en Afrique.

Ce qui explique son teint hâlé !

— Il est irlandais il me semble, ajoute Papi.

C’est le signe qu’il y a un Dieu dans ce monde ! Il m’envoie un homme magnifique au moment où je m’y attendais le moins. Un Irlandais en plus ! Moi qui adore justement la Saint-Patrick et U2 !

— Et tu sais où il habite ?

— Près de l’église, je suppose ?

Donc carrément dans mon quartier, puisque je vis moi-même dans une petite maison du vieux village ! C’est de plus en plus intéressant. Mais quand même, quelque chose m’interpelle.

— Qu’est-ce qu’il faisait dans ta chambre ? C’est la première fois qu’il vient ?

C’est vrai, j’ai été tellement subjuguée par son physique que je ne me suis même pas demandé s’il pouvait s’agir d’un homme mal intentionné qui profiterait de la faiblesse de mon grand-père. La flic en moi s’indigne. Tu n’as pas honte, Oriane ? Il suffit qu’un beau mec se pointe et tu en oublies tous tes réflexes ! Les arnaqueurs n’ont pas tous la gueule de l’emploi, c’est d’ailleurs bien pour ça qu’ils réussissent leurs magouilles.

— Il visite les pensionnaires de la maison de retraite. Il m’a dit qu’il viendrait tous les mercredis dans nos chambres ou dans la salle commune. Il veut organiser des ateliers pour Noël ou Pâques.

Tout à coup, l’idée d’avoir douté de ses intentions, même si ce n’était que pour un instant, me met mal à l’aise. C’est pas tous les jours qu’on croise des gars de 30 ans qui consacrent du temps aux personnes âgées. Et je suppose que, s’il a prévu des interventions toutes les semaines, il a dû voir ça avec la direction de l’établissement. Maintenant que j’y pense, il me semble avoir vu une note dans l’ascenseur il n’y a pas longtemps, annonçant un nouveau planning d’activités. Il peut très bien être bénévole, ou alors être employé par l’EHPAD. Dans les deux cas, s’il aime passer du temps avec les résidents, ça ne peut être qu’un mec bien.

— Et il va être là souvent ? demandé-je pour savoir sur quelle hypothèse me baser, mais aussi parce que, plus j’en apprends sur lui, plus j’aurai des chances de le recroiser.

Mais Papi affiche un air qui m’indique que le jeu des questions-réponses est révolu. Il se lève péniblement de sa chaise et me fait signe de faire de même.

— Tu serais gentille de t’écarter de mon chemin, c’est l’heure du dîner et je déteste être en retard, bougonne-t-il.

Les repas ici sont servis à l’heure à laquelle, dehors, les enfants viennent tout juste de finir leur goûter. Mais je suppose que comme pour tout, on s’y habitue.

J’obtempère et lui tends mon bras pour qu’il prenne appui.

— Tu ne veux pas plutôt appeler l’ascenseur et le bloquer à mon étage ? Ça évitera que cette roublarde de Suzie Martin n’arrive avant moi et ne prenne la table près de la fenêtre.

— Ce n’est pas très sympa de faire ça, fais-je remarquer.

— Oui, tout le monde sait que c’est ma table. Elle le fait exprès.

— À vrai dire Papi, je parlais du fait d’aller bloquer l’ascenseur. On va créer des bouchons si on les empêche de monter.

Mon grand-père ne se déplace pas très vite, alors le temps qu’il arrive au bout du couloir…

— J’ai passé l’âge d’être sympa, comme tu dis. Je suis vieux, je peux tout me permettre.

Je me retiens de lui faire remarquer que tout le monde est vieux ici, et que s’ils raisonnent tous comme lui, ce sera rapidement l’anarchie.

— Tu sais, si tu acceptais que je fasse venir une infirmière quand je ne suis pas là, tu pourrais rester à la maison, et tu n’aurais pas besoin de te battre pour sauver ton siège au dîner.

— Nous avons déjà eu cette conversation, râle-t-il. Tu sais très bien que je ne veux pas que tu sacrifies ta jeunesse en plus de tes économies pour t’occuper de moi.

— Mais…

Je m’apprêtais à avancer d’autres arguments, mais il me coupe dans mon élan en un regard. À l’adolescence, j’aurais insisté, mais maintenant j’ai appris à me taire quand la bataille est perdue d’avance. Et lorsqu’il me lance cet air sévère, je suis consciente que le silence est la meilleure des options.

Je l’escorte jusqu’à sa place dans le réfectoire où ses amis l’attendent (et ont réservé la table près de la fenêtre, ouf !) puis je l’embrasse. Je lui promets de revenir le lendemain, mais il ne m’écoute déjà plus. Ses yeux sont focalisés sur le chariot de nourriture qui arrive. Malgré son âge, il n’a rien perdu de son appétit d’ogre.

Avant de quitter les lieux, je passe par le bureau du directeur récupérer la dernière facture. Une fois sur le parking, je l’ouvre. Le montant inscrit en bas à droite me fait avaler de travers. Ce n’est pas encore ce mois-ci que je vais économiser pour m’offrir une nouvelle cuisine, ou renouveler le papier peint de ma chambre ! Je soupire et fourre le document dans mon sac. C’est alors que je sens mon téléphone vibrer.

Romy : Apéro dans une demi-heure au Café de la Place ?

Voilà un bon moyen de me changer les idées ! Je confirme ma présence et prends la direction du centre-ville. Il est temps que j’annonce à mes copines qu’un nouveau beau gosse est arrivé en ville !