Fashion Victime & Volte-face – Premiers chapitres

Résumé

Zoey est une fashionista célibataire et heureuse : jolie et sûre d’elle, son fidèle groupe d’amies et son travail de créatrice de mode canine suffisent à son bonheur. Mais sa vie bascule brutalement lorsqu’elle se retrouve mêlée au meurtre d’une blogueuse mode, qui n’est autre que la maîtresse du chien-mannequin vedette de sa marque. L’inspecteur chargé du dossier, le beau Tom McGarrett, déteste cordialement Zoey, qui le lui rend bien. Entre les rebondissements de l’enquête et les changements dans leurs vies respectives, leurs routes ne cessent de se croiser, pour le pire… mais peut-être aussi pour le meilleur ?

Extrait

CHAPITRE 1 : ZOEY

Je déteste les mariages.

Non mais sérieusement ? Je ne comprends pas ce qui peut séduire deux personnes saines d’esprit, là-dedans.

Je ne reviendrai même pas sur le concept de s’enchaîner à une personne pour le restant de ses jours. Dépassé, utopique, ennuyeux, voué à l’échec… Les qualificatifs me manquent.

Non, je parle du mariage. De la réception. De ce ramassis de froufrous, de dentelles, de sucreries et de traditions aussi ridicules les unes que les autres. Une soirée, une journée, un week-end, une semaine (merci de rayer la mention inutile) organisé(e) dans le but de prévenir le reste du monde de la force de votre amour. Est-on vraiment obligé d’en passer par là ?

Je vois déjà certaines personnes m’avancer qu’on peut très bien se marier sans tout le tralala de la robe, des fleurs, etc.

Vrai.

Mais combien osent réellement le faire ?

Combien sont allés se marier à la mairie pendant leur pause déjeuner, ont échangé un petit bisou dans le hall et sont retournés à leurs occupations quotidiennes ?

Pas beaucoup.

Certes, au départ, beaucoup annoncent : « Nous, on va faire quelque chose d’intime, d’assez simple, qui nous ressemble, quoi ! » Et puis la famille passe par là et donne son avis, vous met la pression pour faire mieux que la cousine/sœur/meilleure amie. Au final, on se retrouve invariablement avec une réception de deux cents personnes dans un domaine gigantesque, avec un buffet qui pourrait nourrir un petit pays, une belle-mère qui porte un chapeau ridicule et des mariés qui se disputent à cause du stress.

Non vraiment, je ne vois pas qui aimerait s’infliger ça en toute connaissance de cause. Et pourtant, la file de ceux qui postulent pour cette torture ne cesse de s’allonger. Pourquoi ? Parce que ceux qui l’ont déjà vécu leur mentent. Ils leur cachent que ça a été un désastre. Ce sont eux qui ont inventé la formule le plus beau jour de ma vie. Eux, et les nouveaux parents.

« Ton mariage c’était comment ?

— Génial ! Le plus beau jour de ma vie ! »

Ce qu’ils oublient de dire : « J’ai perdu cinq kilos à cause du stress de l’organisation, j’ai pas dormi pendant une semaine parce qu’il fallait choisir entre chocolat noir et chocolat intense pour le parfum du gâteau alors que finalement personne n’en a mangé, et mes invités étaient tous bourrés avant la fin du repas. »

Et ils appellent ça le plus beau jour de leur vie ?

Je vous dis, c’est comme ces mères qui, après vingt heures d’atroces souffrances, vous résument leur accouchement par : « C’était le plus beau jour de ma vie ! »

Vous remarquerez d’ailleurs que, pour peu qu’elles se soient mariées avant la naissance du mouflet, les douleurs de l’enfantement deviennent le nouveau plus beau jour, surpassant celui où elles se sont fait passer la bague au doigt… Ça donne à réfléchir.

Bref, le mariage, c’est le cauchemar pour les mariés et celui des invités également.

Assister à une cérémonie interminable où chacun toise l’autre pour savoir qui va verser le plus de fausses larmes. Tenter d’échapper au tonton comique de la mariée pendant tout le cocktail, qui va de toute façon finir par raconter sa blague au micro pendant le repas. Repousser les avances de votre voisin de table qui pense que c’est du tout cuit, car on vous a assis tous les deux à la fameuse table des célibataires. Faire semblant de vous extasier devant les mariés qui se mettent à deux pour tenir un couteau et trancher une part de gâteau sans se couper un doigt.

Pathétique.

C’est pour ça qu’en général j’évite ce genre d’événements. J’ai toute une série d’excuses parfaites pour me défiler : le travail, les vacances déjà réservées à l’autre bout du monde, l’invitation le même jour à un autre mariage (à utiliser avec précaution, car sur les réseaux sociaux, le manque de photos de vous, éméchée sur le dancefloor, peut facilement compromettre votre couverture).

Mais cette fois-ci, je n’ai pas pu passer outre. Tout d’abord parce que c’est le mariage d’une de mes meilleures amies, et même si je suis une salope sans cœur, je sais que mon absence lui aurait vraiment fait de la peine. Ensuite, comme Amy est justement une des personnes que j’aime le plus au monde et qu’elle me connaît bien, elle a su avancer l’argument pour me convaincre : elle m’a demandé de créer sa robe de mariée et celles des demoiselles d’honneur. Pour la styliste que je suis, c’était inconcevable de refuser ; pour l’amie, encore plus.

J’ai donc renvoyé mon carton réponse avec la case présente cochée, et me suis mise au travail. Le résultat est tout simplement sublime, et oui, je suis modeste.

Pour Amy, j’ai dessiné une robe à la taille Empire étant donné qu’il a fallu caser sous la ceinture assez de place pour le petit bonhomme qui squatte son utérus pour quelques mois encore. Le corsage est en dentelle ivoire et forme un décolleté en V, mettant en valeur les atouts que la maternité a développés chez elle ces dernières semaines. Ce serait bête de ne pas en profiter, n’est-ce pas ? La jupe quant à elle est faite de mousseline légère, l’idée étant de ne pas alourdir la silhouette de mon amie qui, en plus d’être enceinte, culmine tout juste à 1,55 m.

Pour les demoiselles d’honneur, Amy a choisi la couleur et m’a laissé carte blanche pour le style. Elle a eu raison. Le petit groupe étant composé de Maddie, Maura, Julia, Libby et moi-même, on ne pouvait pas faire plus hétéroclite comme choix. Du coup, j’ai créé des robes qui, même si elles paraissent semblables au premier coup d’œil, sont toutes différentes. J’avais envie que chacune de mes amies se sente mise en valeur pour cette journée. Quitte à devoir endurer des heures de séances photo autour des mariés – en ayant l’air ravie d’être là, alors que votre mâchoire vous fait mal à force de sourire – au moins que ce soit dans une robe dans laquelle vous vous sentez belle.

Je pourrais presque être contente d’être là. Amy et Cole ont choisi de s’unir sur une des plages des Bahamas, nous évitant ainsi la vieille église humide et sinistre sur laquelle aurait très certainement jeté son dévolu la très catholique grand-mère de la mariée. Au moins, ces quelques jours au soleil nous permettent d’oublier les semaines de froid et de neige bostoniens dont nous sortons à peine.

Les mariés sont ridiculement amoureux l’un de l’autre. J’ai tendance à être irritée par les démonstrations dégoulinantes de tendresse, mais je dois reconnaître qu’ils ont presque réussi à m’émouvoir. Cole regarde Amy avec ferveur tout en restant cool pour ne pas entacher sa réputation de gros dur. Je suis impressionnée. Quant à Amy, elle est tellement mignonne qu’on ne peut qu’accepter qu’elle dévore du regard son tout nouveau mari comme s’il allait lui décrocher la lune. Ils arriveraient presque à me donner envie d’avoir un jour la même chose.

Presque.

Comme vous l’aurez remarqué, l’engagement, ce n’est pas vraiment mon truc. Et je n’ai aucune honte à l’avouer. Cependant, j’évite de le faire à un mariage. J’ai compris avec l’expérience que ça fait désordre de critiquer la raison même qui nous réunit ce jour-là. Et puis, lors de ce genre d’événements, les gens sont d’autant plus motivés pour vous faire changer d’avis. Car quelle est l’activité favorite des invités une fois qu’ils en ont marre de s’empiffrer de petits fours ?

Jouer les cupidons.

Toute personne de l’assistance vaguement au courant de votre situation se donne pour mission d’essayer de vous caser avec un des mâles disponibles de l’assemblée. Pour peu qu’il ait deux bras et qu’il sache aligner quatre mots d’affilée dans une langue que vous comprenez, le voilà proclamé « homme de votre vie ». Et tant pis s’il ne mange pas proprement, s’il fait une tête de moins que vous et s’il ne vous regarde pas une seule fois dans les yeux pendant tout le repas. Vous êtes célibataire, il faut à tout prix vous caser. Et ce phénomène empire après trente ans. Car passé cet âge fatidique, vous êtes pour eux une célibataire endurcie. Autant dire un cas désespéré ou un défi à relever. Avoir trente ans et être seule, ça équivaut à être une vieille fille de quatre-vingt-dix ans au regard de ceux qui jugent. Donc, si l’un d’entre eux arrive à vous faire échapper à ce triste sort, il pourra s’enorgueillir jusqu’à la fin de sa vie de vous avoir présenté celui qui vous a fait changer d’avis sur l’engagement. Et d’ailleurs, il ne se privera pas de faire un petit discours sur le sujet le jour même de votre mariage.

Alors, pourquoi ne pas choisir de venir accompagnée, histoire de clouer le bec à ceux qui se sentent une âme de marieuse à la Emma de Jane Austen ?

Vous me prenez pour une débutante ?

Bien entendu, j’y ai pensé. Par contre, il s’agissait de trouver la bonne personne. Oui, car on ne parle pas d’une cérémonie rapide dans un hôtel de Boston, suivie d’un dîner, le tout expédié en quelques heures. Dans ce cas, n’importe quel homme avec un peu de tenue ou de conversation aurait fait l’affaire. Non, il s’agit d’un mariage sur plusieurs jours aux Bahamas. 2 000 kilomètres de trajet, quatre heures et demie d’avion, escale comprise, et au minimum quatre jours sur place. Donc, le choix du partenaire ne se fait pas à la légère. D’autant plus qu’il n’y a aucun moyen de s’en débarrasser vite fait en le noyant dans l’océan s’il devient pénible. Vu le nombre de flics au mètre carré présents à ce mariage (le père d’Amy étant le chef de la police), son absence soudaine éveillerait quelques soupçons.

Je vais être honnête, j’avais le candidat parfait en tête, du moins je croyais. Charmant, bien élevé, et je ne me serais pas opposée au fait de devoir partager ma chambre en cas de surbooking de l’hôtel. Je lui ai proposé… Et il a dit non… J’ai pensé au départ qu’il plaisantait. Mais non, le goujat était bien sérieux. Il a invoqué une éthique professionnelle à respecter ou une excuse vaseuse du genre. Si vous en parlez à Julia, elle vous dira que dès le départ, elle m’avait prévenue que c’était une mauvaise idée de craquer pour mon gynécologue. Il est certes mon médecin mais nous nous retrouvons déjà régulièrement autour d’un verre, puisqu’il est le meilleur ami de Matt, le copain de Julia. Je suis donc la meilleure amie de l’amie de son meilleur ami. Vous m’avez suivie ? Mais surtout c’est mon double masculin côté sentimental. Il ne croit absolument pas à toutes ces fadaises sur la vie de couple, et n’a rien contre le fait de passer du bon temps en charmante compagnie. Et pourtant, il a dit non.

On ne me dit jamais non.

Un homme ne m’a jamais dit non.

Et lui, Monsieur Noah Miller, s’est permis de me dire non. À moi, Zoey Montgomery. Je ne veux pas paraître prétentieuse mais, en règle générale, c’est moi qui décide de dire oui ou non à quelqu’un. Dans mon travail comme dans ma vie de tous les jours, on ne m’impose rien. Et cela depuis ma plus tendre enfance. Étant la fille du joaillier le plus connu et le plus prospère de tout le Massachusetts, l’argent et la renommée de mon père m’ont assuré une existence où les gens se plient en quatre pour me faire plaisir. Je suis totalement consciente de mon statut de privilégiée et je serais bête de ne pas en profiter. Le destin m’a fait naître avec une cuillère en argent dans la bouche (je dirais même en or ou en platine), et Mère Nature ne m’a pas non plus oubliée. Du haut de mon mètre soixante-dix, sans stilettos, j’affiche des mensurations à faire pâlir un bon nombre de mes congénères féminines. Des formes là où il le faut, un ventre aussi plat que les prairies du Nebraska et une peau aussi douce qu’au jour de ma naissance. Si vous êtes amateur de brunettes aux yeux bleu-gris, je suis forcément votre genre.

Je vous vois, vous qui avez envie de crier au scandale et à l’injustice et qui pensez déjà à sacrifier une poupée vaudoue à mon effigie. La vie m’a peut-être donné les bons outils pour démarrer, mais ma réussite, je la dois à moi seule. J’ai bossé comme une damnée pour m’accomplir professionnellement. Que ce soit pour obtenir mon diplôme comme pour me faire un nom dans le monde de la mode, je n’ai pas compté les heures. Et quant à mon apparence, laissez-moi vous dire que celles qui proclament avoir un physique comme le mien sans faire aucun effort vous mentent honteusement. Margaritas et taille de guêpe sont incompatibles, à moins de passer par une séance d’abdominaux régulière. Et comme je ne suis pas prête à me nourrir uniquement de salade sans sauce, je suis obligée de faire du sport, et pas qu’un peu.

Tous mes efforts ont toujours été couronnés de succès, jusqu’à ce que je rencontre le docteur Noah Miller, le premier homme à me dire non. Comme si m’humilier de la sorte ne lui avait pas suffi, il m’a annoncé dans la foulée que le nombre de mes ovocytes était très bas et qu’il allait falloir que je ne tarde pas trop si je voulais un jour avoir des enfants.

En gros, en plus de me rejeter, il m’a dit que j’étais vieille, l’enfoiré.

Suite à cette tentative de venir accompagnée au mariage d’Amy, qui s’est soldée par un échec cuisant, j’ai préféré garder le peu de dignité qu’il me restait et me pointer seule. Même si je dois repousser les avances de quelques indésirables, avec un minimum de chance, je trouverai bien parmi les invités quelqu’un avec qui finir la soirée agréablement… Ne dit-on pas que certains hommes fantasment sur les demoiselles d’honneur ?

Le cocktail a commencé depuis plus d’une heure maintenant et je m’emmerde. Les mariés sont partis faire leur séance photo de couple, Matt et Julia roucoulent dans un coin, Maura et Maddie font des selfies sur la plage et Libby court après ses gosses. Moi, j’ai déjà eu les conversations d’usage avec la famille de la mariée, salué sans m’attarder les quelques connaissances que j’ai dans l’assemblée, et depuis, je sirote seule ce qui doit être au moins ma quatrième coupe de champagne.

J’ai bien entamé la discussion avec un grand costaud aux allures de quarterback, assez mignon. Il ne semblait pas avoir inventé l’eau chaude mais je m’en moquais un peu, ce n’est pas ça que j’attendais de lui. Enfin, jusqu’au moment où sa femme est venue se rappeler à son bon souvenir et s’est dépêchée de l’éloigner de moi en me lançant quelques œillades assassines. Je venais de toute façon de repérer quelques secondes plus tôt son alliance, et s’il y a bien une seule limite que je me suis fixée, ce sont les hommes mariés.

Je retourne au bar me servir. Même le barman a l’âge de mon père, mais il est loin d’avoir aussi bien vieilli que lui. Je le remercie lorsqu’il me tend une nouvelle flûte et j’aperçois alors une tête familière : le lieutenant Thomas McGarrett. Je suis étonnée qu’Amy l’ait invité. Après tout, il n’a jamais caché son intérêt pour elle, ils ont même eu quelques rendez-vous. Non, en fait, je suis assez surprise que ce soit Cole qui accepte sa présence. Le nouveau mari de ma copine m’a l’air plutôt du genre possessif… Et il aurait raison de se méfier. Premièrement, le lieutenant est vraiment agréable à regarder. Sa taille (je dirais 1,90 m), ses cheveux bruns et ses yeux noisette, ainsi que son sourire ravageur sont les atouts qui lui ont valu le surnom de sexy lieutenant parmi mon groupe de copines. Deuxièmement, l’homme est un charmeur. D’ailleurs, il discute avec l’austère grand-mère d’Amy et a réussi à lui faire décrocher un sourire. Croyez-moi, c’est un exploit quand on connaît le personnage.

Plus je l’observe, plus cette évidence s’impose à moi : j’ai trouvé ma proie de la soirée.

C’en est presque trop facile.

Je m’approche de l’endroit où sont alignés les petits cartons désignant la table de chacun, je repère le mien et l’échange avec celui d’une personne de la sienne, que je ne connais pas. Au revoir Gwendoline, bonjour Tom McGarrett ! Et maintenant, Zoey, en piste !

Une heure après le début du repas, le constat est amer. Non seulement le sexy lieutenant préfère converser avec un vieux politicien assis à sa gauche qu’avec moi, mais en plus, dès que je lui adresse la parole, il se contente de réponses laconiques, certes polies, mais j’ai l’impression de l’ennuyer à mourir. Il n’a même pas pris le temps de m’observer en détail, et c’est certainement le seul homme de la soirée qui ne m’a pas complimentée sur ma robe. Et pourtant c’est une de mes plus belles créations ! Autant dire que les chances que j’arrive à l’attirer dans ma chambre ce soir sont quasi nulles.

Le père de la mariée se lève pour prononcer un discours. Je découvre avec plaisir que mon verre vide a été rempli de nouveau. Finalement, ma vie n’est peut-être pas si désespérante… Au moins, il y a du champagne !

CHAPITRE 2 : ZOEY

Un petit bip suffit à interrompre mon rêve. Dommage, celui-ci était agréable, j’étais sur une plage de sable fin et…

Je soulève mon masque de nuit.

Non, mais attendez… Est-ce que c’était vraiment un rêve ? J’observe la chambre autour de moi : des murs blancs, des tentures turquoise qui flottent dans la brise du matin, le léger bruit des vagues au loin. Je suis aux Bahamas ! La plage se trouve au pied de mon bungalow… Mais non, je suis bien seule dans mon lit, contrairement à mon rêve. Je jette quand même un coup d’œil en direction de l’oreiller à côté du mien pour m’en assurer : il n’y a personne.

Juste un bout de tissu violet.

Je le saisis et me rends compte qu’il s’agit d’une… cravate ?

Que fait-elle là ? Mais surtout, à qui est cette cravate ?

Aucun bruit ne vient de la salle de bains. Je me précipite quand même hors du lit et vais vérifier qu’il n’y a aucun homme caché dans l’immense douche à l’italienne. Mais non, personne. La terrasse est vide également. Je suis donc plantée au beau milieu de ma chambre, la fameuse cravate à la main et avec d’autres questions en tête. Qu’ai-je fait hier soir en rentrant ? Et surtout, pourquoi je n’en ai aucun souvenir ? Je m’assieds sur le bord du lit et me creuse la tête. Je me remémore très bien la soirée mais impossible de me rappeler le moment où je suis allée me coucher.

Le trou noir.

C’est bien la première fois que ça m’arrive ! Je ne suis pas le genre de filles qui oublie ce qu’elle fait de ses soirées, si vous voyez ce que je veux dire…

N’arrivant pas à résoudre le mystère de la cravate, je décide de laisser tomber, cela me reviendra bien plus tard. Je finis par repenser à ce qui m’a réveillée : le bip de mon téléphone portable annonçant un nouveau message.

Celui-ci a été envoyé par mon patron Maurizio et ne me donne aucun indice sur l’identité du propriétaire de l’immonde bout de soie violet (oui, j’ai décidé que c’était moche).

Zoey, il faut à tout prix que tu viennes superviser le shooting, je dois m’absenter. M.

Je le relis une bonne dizaine de fois, pensant dans un premier temps à une blague. Non, et d’un, ce n’est pas drôle ; et de deux, Maurizio n’a pas d’humour.

Décidant qu’il sera plus simple de comprendre le sens de tout ceci en discutant directement avec lui, je compose son numéro. Il ne décroche pas, mais à peine quelques secondes plus tard, je reçois un autre texto.

Je suis désolé d’écourter ton séjour, mais j’ai vraiment besoin que tu me remplaces à Boston. M.

Je réessaye de le joindre à plusieurs reprises, mais rien n’y fait, il ne décroche pas. Je lui laisse quelques messages assassins sur son répondeur, qu’il écoute apparemment puisqu’il m’envoie un dernier SMS :

Je t’en supplie, Zoey, va superviser le shooting à Boston. M.

Toutes les fois où Maurizio m’a suppliée de faire quelque chose pour lui ? Je ne les compte plus. Toutes les fois où j’ai cédé ? Je ne les compte plus non plus. Comme bon nombre d’esprits créatifs, il a un sens de la comédie développé et celui de l’exagération, exacerbé. Mais j’ai beau en être consciente, et bien que ça m’énerve par moments, j’ai tendance à lui passer tous ses caprices. Car premièrement, c’est mon patron (oui, ça joue un peu quand même) et deuxièmement, il est génial. C’est un des stylistes les plus doués que je connaisse.

Alors sans hésiter une minute de plus, je finis par regrouper mes affaires et les jeter dans ma valise. Je lance un regard en direction de la plage de sable blanc qui me fait de l’œil et je soupire. Dommage, je me contenterai de quelques séances d’UV à mon retour…

— Comment ça, pas possible ?

L’hôtesse cligne des yeux, se demandant probablement si j’ai compris ce qu’elle vient de me dire. Oui, j’ai bien saisi, je n’accepte tout simplement pas sa réponse.

— Je suis désolée, mademoiselle Montgomery, mais le vol est complet. Nous n’avons plus que des sièges en classe économique.

— J’ai acheté un billet en classe affaires, répété-je en insistant bien sur ce dernier mot.

— Oui, vous avez acheté un billet en classe affaires pour un vol qui part dans deux jours, mais celui que vous souhaitez prendre aujourd’hui n’a plus de siège disponible dans cette catégorie.

Je soupire et me résigne à voyager avec le commun des mortels. Maurizio a intérêt à avoir une bonne raison de me faire rentrer, car même s’il ne s’agit que d’un vol de quelques heures, j’en ai déjà des sueurs froides rien que d’y penser. J’espère pour lui qu’il s’apprête à ramper à mes pieds la prochaine fois que je le verrai. Voire à m’offrir un massage relaxant ou un bon restaurant.

Ou encore mieux : un massage et un dîner au restaurant.

À l’embarquement, je tente bien d’agiter ma carte de fidélité de la compagnie aérienne sous le nez de l’hôtesse, mais rien n’y fait, je dois quand même aller m’asseoir à l’arrière de l’avion. Bien entendu, on m’a attribué le siège du milieu. Celui côté hublot est déjà occupé par un jeune homme qui porte un casque audio sur les oreilles ; il ne fait aucun mouvement lorsque je m’installe et semble absorbé dans la contemplation du tarmac. Je décide de m’octroyer le siège côté allée ; avec un peu de chance, la classe économique n’est pas complète, elle, et je pourrai y rester. Sinon, je ferai croire à son propriétaire qu’il a en fait celui du milieu.

Quelques minutes s’écoulent et une voix grave me demande :

— Peux-tu t’installer sur ton siège ? Tu es sur le mien, là.

Je lève les yeux vers le malotru qui ose me parler aussi familièrement alors qu’on ne se connaît pas, et comprends immédiatement mon erreur.

Ce n’est pas un inconnu.

C’est Tom McGarrett.

Stupéfaite de le trouver là, je réplique avec le plus d’aplomb possible :

— Je crois que c’est celui du milieu, le tien. Je t’en prie, vas-y.

Je me garde bien de me lever, de peur qu’il en profite pour me déloger plus facilement. Je fais juste pivoter mes jambes en direction de l’allée pour lui laisser la place de se faufiler.

— Je suis désolé, Zoey, mais j’ai le siège côté allée.

— Je ne crois pas, non.

— Si, j’ai payé un supplément pour avoir ce siège.

— Ils ont dû oublier de le noter.

Il soupire et me montre son billet.

— C’est écrit ici, j’ai le siège C. Et le C, c’est côté allée comme tu peux le voir.

Il me désigne le petit écriteau indiquant les emplacements.

— J’ai une toute petite vessie. Je vais me lever souvent pendant le vol et je vais te gêner.

— Je devrais survivre si tu te lèves une ou deux fois.

— Ça sera peut-être plus qu’une fois ou deux.

— Ce vol ne va que jusqu’à Miami. Ça m’étonnerait que tu aies le temps d’y aller plus. Et puis, même si c’est le cas, je m’en accommoderai.

— J’ai peur en avion. Savoir que je peux me lever rapidement me rassure.

— Si on s’écrase, que tu sois au milieu ou côté allée, le résultat sera le même.

— Dis donc, tu sais rassurer les femmes, toi !

Il se tient l’arête du nez et ferme les yeux. Après avoir respiré un grand coup, il déclare :

— OK, laisse-moi passer.

Je vous avais prévenus : on ne me dit jamais non.

— Alors, qu’as-tu pensé de ce mariage ?

Ce n’est pas que je tienne absolument à avoir son avis, vous avez bien compris que je me fiche même un petit peu de savoir s’il a trouvé la réception à son goût. Et puis je lui en veux de m’avoir ignorée toute la soirée. Mais comme je lui ai volé sa place, je me dis que la moindre des choses est d’essayer de lui faire un minimum de conversation.

McGarrett, qui est en train de consulter la brochure présentant les caractéristiques de notre avion, relève la tête. Il ne fait même pas mine de cacher son air ennuyé. Tout ça pour une histoire de place !

— C’était un beau mariage, grommelle-t-il.

Je sais que je ne devrais pas insister, mais malgré tout, je ne peux pas m’en empêcher :

— Ça ne te dérange pas qu’Amy ait épousé Cole ?

— Pourquoi ça me dérangerait ?

Cette fois-ci, il ne prend même pas la peine de lever les yeux de son dépliant. Les caractéristiques de notre Boeing ont l’air de le passionner.

— Eh bien, vous êtes quand même sortis une ou deux fois ensemble, je crois ?

Il cligne des yeux et me dévisage comme si je venais de dire une grosse bêtise.

— Ouais, et alors ? Tu as vu comme ils sont amoureux l’un de l’autre ? Il faudrait être idiot pour ne pas s’en rendre compte. Certes, Cole a de la chance, mais c’est un chic type. Du coup, je suis content pour lui et pour Amy.

OK, je ne tente même pas de continuer la conversation. Apparemment, il préférerait se faire arracher une dent que de tuer le temps en discutant avec moi. Monsieur doit être grincheux lorsqu’il n’a pas son compte d’heures de sommeil.

L’avion roule sur le tarmac et j’en profite pour observer Tom McGarrett à la dérobée. C’est vrai que le surnom de sexy lieutenant dont nous l’avons affublé est tout à fait justifié. Hier soir, en costume, il était à tomber, mais sa tenue plus décontractée ce matin lui va comme un gant. Son jean un peu délavé est tendu sur ses cuisses que l’on devine musclées. Son polo à manches courtes laisse entrevoir des biceps galbés et il ne s’est pas rasé aujourd’hui puisqu’une ombre de barbe se dessine sur sa mâchoire.

Et il sent bon. Et ça, croyez-moi, dans un avion, surtout en classe économique, ça n’a pas de prix.

Après quelques minutes de vol, l’hôtesse arrive avec son chariot de rafraîchissements. Elle me demande ce que je souhaite, et comme je me doute que le tarif de ce nouveau billet d’avion ne comprend aucune boisson intéressante, je me contente d’un café.

Elle se penche ensuite vers mon voisin. Alors qu’elle m’a adressé un sourire poli de circonstance, celui qu’elle envoie à McGarrett est tout simplement lumineux. Elle s’en décrocherait presque la mâchoire ! Je jette un coup d’œil dans sa direction et alors que je pensais le trouver avec la même expression ennuyée que précédemment, monsieur affiche maintenant un air ravi. Sourire toutes dents dehors et fossettes apparentes, rien à voir avec l’allure de Schtroumpf grognon de tout à l’heure. Il lui dit quelque chose et elle glousse. Je me retiens de lever les yeux au ciel – ils s’en apercevraient tous les deux – mais je n’en pense pas moins. Elle lui tend son jus de tomate en se penchant bien plus que nécessaire, m’envoyant au passage dans le nez une bonne dose de son eau de toilette de mauvais goût. Je suppose que mon voisin, quant à lui, a eu droit à une vue très précise des atouts de la demoiselle sous son corsage.

Pathétique.

— Du jus de tomate ?

Je profite du départ de l’hôtesse qui s’est éloignée pour essayer de relancer la conversation. OK, critiquer son choix de boisson n’est peut-être pas le moyen le plus judicieux, mais je n’ai pas d’autres idées.

McGarrett lève un sourcil et me regarde en coin.

— Il y a une loi que j’aurais loupée et qui interdit de boire du jus de tomate ?

— Non, mais je ne sais pas, c’est… bizarre.

Dans un Bloody Mary, je veux bien, mais comme ça… Je me garde bien de le dire tout haut, je n’ai pas envie qu’il me prenne pour une alcoolique.

— S’ils le proposent, c’est que je ne suis pas le seul à en boire. Et c’est excellent après une soirée d’excès. Tu devrais essayer, ajoute-t-il d’un ton laissant un peu trop de sous-entendus à mon goût.

— Ça veut dire quoi, ça ? demandé-je, irritée.

Je repense à mon trou noir de la soirée. Est-ce qu’il est au courant de quelque chose ? Nous étions à la même table après tout.

— Absolument rien, répond-il d’un ton plat.

Je sonde son regard mais je n’arrive pas à déceler s’il est honnête ou pas. Il attrape le magazine de la compagnie aérienne et l’ouvre sur ses jambes, me faisant clairement comprendre que la conversation est terminée.

Jusqu’à l’atterrissage à Miami, nous n’échangeons pas un mot. Plusieurs fois, j’ai été tentée d’entamer la conversation, mais je me suis contenue.

Je ne vais pas vous mentir, le fait qu’il m’ignore m’exaspère. Et surtout je ne sais absolument pas ce que j’ai fait pour mériter ça. J’ai passé une bonne partie du vol à me creuser la tête, à essayer de me remémorer chacune de nos rencontres pour déceler l’élément qui l’a décidé à ne pas m’aimer. Oui, parce que j’en suis certaine, il me déteste. Tom McGarrett est le genre de personnes qui aime tout le monde. D’ailleurs pour être flic, il faut à mon avis particulièrement apprécier les gens. Combattre le crime pour protéger la veuve et l’orphelin est une tâche qui nécessite d’affectionner un tant soit peu son prochain. Tout l’inverse de moi. Je n’ai pas honte d’avouer que la personne que j’idolâtre le plus, c’est moi.

Mais bref, revenons au lieutenant sexy mais qui ne m’aime pas. J’ai vu l’homme plusieurs fois à l’œuvre. Il sourit aux enfants, il flirte avec les femmes même quand elles ont quatre-vingts ans et un dentier en mauvais état, il est amical avec les hommes sauf s’ils ont fait quelque chose de répréhensible vis-à-vis de la loi. Et moi, pour une raison que je n’arrive pas à déterminer, il m’ignore. Ou alors il est désagréable avec moi.

— Tu prends le vol pour Boston de 12 h 45 ?

J’y crois pas ! Il daigne enfin m’adresser la parole. Nous sommes en train de débarquer et je viens de descendre mon bagage à main du coffre au-dessus de nos têtes.

— Oui.

Je suis tellement surprise que je ne m’aperçois même pas que les gens devant moi dans l’allée ont avancé. McGarrett passe à côté de moi et remonte la travée qui permet de rejoindre l’avant de l’appareil. Arrivé au bout, il salue les hôtesses qui ne manquent pas de le gratifier de leurs plus beaux sourires. Il avance si vite qu’il me distance rapidement. En plus, je suis freinée par mon bagage dont une des roues se coince au passage d’une porte.

Une fois arrivée dans le terminal, je vérifie ma porte d’embarquement sur un des écrans. McGarrett a disparu de la circulation. Ayant une heure à tuer jusqu’à mon prochain vol, je décide d’aller attendre dans le salon de la compagnie dédié aux VIP. Même si je n’ai pas de billet en classe affaires, j’y ai quand même le droit grâce à ma carte de fidélité. Je m’installe dans un des confortables canapés et repense à ces dernières heures.

Je n’arrive pas à croire que j’ai écourté mon séjour aux Bahamas à cause d’un nouveau caprice de Maurizio. J’espère que cela en vaudra la peine. Si je débarque à Boston et découvre qu’il était tout à fait capable de superviser la séance photo, je le tue de mes propres mains. Le shooting pour la nouvelle saison est crucial, c’est grâce à lui que nous allons réaliser le gros de nos ventes. Il y a des milliers de choses à gérer : les mannequins, les tenues, les accessoires, le photographe, il faut que tout soit parfait. Je suis consciente du fait que m’absenter à ce moment-là n’était pas l’idéal, mais ce n’est pas comme si c’était moi qui avais choisi la date du mariage d’Amy. Maurizio l’a certes mal pris quand je lui ai dit que je serai absente, mais je pensais qu’il s’était fait une raison. J’espère seulement qu’il ne me fait pas revenir juste parce qu’il est contrarié que je ne sois pas là.

Je n’ai pas demandé à McGarrett pourquoi il rentrait si tôt après le mariage. La plupart des invités ont choisi de rester quelques jours pour profiter des lieux. C’était mon plan également au départ. Peut-être est-ce pour ça qu’il est de mauvaise humeur ? Il a dû revenir pour une urgence ?

Non, il m’ignorait déjà hier au repas. Et il a été charmant avec l’hôtesse. C’est donc juste à moi qu’il en veut. Je le revois hier au repas, dans son costume gris avec sa cravate… violette !

Sa cravate violette ?

Attendez… Oui ! Ça me revient maintenant ! Il portait une cravate identique à celle que j’ai trouvée dans ma chambre ! Oh mon Dieu ! Est-ce que c’est SA cravate ? Qu’est-ce qu’il s’est passé hier ? Et encore une fois, pourquoi je ne me souviens pas de la fin de soirée ? Est-ce que nous avons… Non ! Ce n’est pas possible ! Il m’a à peine adressé la parole pendant toute la soirée !

Je me creuse la tête pour retrouver un indice qui me mettrait sur la voie, mais en vain. Je me dis alors que la seule façon d’avoir la réponse, c’est d’interroger le principal intéressé. Même si je dois me ridiculiser, tant pis. Je dois savoir.

Je récupère mon bagage et pars en direction de la porte d’embarquement. Je n’ai pas vu Tom McGarrett dans le salon VIP, il doit être quelque part dans le terminal. Arrivée à l’endroit indiqué, je m’aperçois que les passagers ont déjà commencé à entrer dans l’avion. Tom n’est nulle part en vue. Il est peut-être déjà à l’intérieur… Bref, je dois le retrouver au plus vite. Il me faut cependant patienter quelques minutes à faire la queue, étant donné que je n’ai pas de billet prioritaire.

Une fois dans l’appareil, je trouve mon siège et détecte le lieutenant trois rangées plus loin. Je m’approche, il est assis côté allée. Il a dû se précipiter dès l’ouverture des portes pour être sûr que je ne lui pique pas sa place cette fois-ci. Il discute avec sa voisine, une jolie blonde qui le dévore des yeux. Ben tiens ! Elle n’a pas droit au traitement d’indifférence, elle.

— C’est votre jour de chance ! annoncé-je à la blonde. J’échange ma place côté allée trois rangs devant, contre la vôtre.

La jeune femme me regarde avec surprise et finit par répondre :

— C’est gentil mais je suis bien, là.

Tu parles, elle est en train de baver devant les biceps du lieutenant McBiscoto et ne voit pas l’intérêt d’aller s’asseoir à côté de la petite mamie qui occupe le siège à côté de celui que je lui destine. Mais comme j’ai plus d’un tour dans mon sac, je lui raconte la salade suivante :

— S’il vous plaît, mademoiselle, j’ai un peu peur en avion et être à côté de mon fiancé me rassurerait énormément.

Je prends bien entendu soin d’appuyer sur le mot fiancé, ce qui n’échappe pas à la blonde qui lance un petit regard désapprobateur à McGarrett alors qu’elle se lève pour me céder la place. Je la remercie d’un sourire aussi faux que la mèche de cheveux de Donald Trump et m’assieds à gauche de mon tout juste proclamé fiancé.

— Qu’est-ce que tu veux, Zoey ?

— Pourquoi ta cravate était sur mon lit ?

Vous avez remarqué, je ne suis pas du genre à tourner autour du pot.

Il affiche un petit rictus qui ne me plaît pas du tout.

— Tu n’as pas une petite idée ?

— Si je le savais, je ne viendrais pas te poser la question.

Ce n’est pas pour autant qu’il m’apporte une réponse. Finalement, je me lance :

— Est-ce que nous avons couché ensemble ?

Je suis du genre à appeler un chat un chat. Alors même si je viens d’entendre mon voisin de gauche manquer de s’étouffer (après tout il n’a qu’à pas écouter notre conversation), je ne vais pas emprunter des chemins détournés pour avoir ma réponse.

— Je ne sais pas ce qui est pire. Que tu penses que nous l’ayons fait et que tu ne t’en souviennes pas, ce qui serait super offensant pour moi. Que tu croies que si c’était le cas, je sois capable de coucher avec toi alors que tu n’aurais pas été totalement consciente ! Ou enfin, que tu sois le genre de personne à coucher avec le premier venu au mariage d’une de tes meilleures amies pour, au final, ne même pas t’en souvenir.

— Je ne te demande pas de me juger, juste de répondre à ma question.

Est-ce que sa dernière hypothèse m’a irritée ? La réponse est oui.

Il fait une petite grimace mais les traits de son visage se détendent ensuite.

— Rassure-toi, il ne s’est rien passé. Je t’ai juste ramenée dans ta chambre.

— C’est-à-dire ?

Il sourit cette fois-ci. Il ne m’en a pas donné l’habitude, dois-je m’inquiéter ?

— Tu t’es endormie sur la table, et je t’ai ramenée jusqu’à ta chambre.

— Je quoi ?

Je vois quelques têtes se retourner. J’ai posé ma question un peu trop fort, perturbée par ce qu’il vient de déclarer.

— Tu t’es endormie sur la table.

— Je me suis endormie sur la table, répété-je comme un robot.

Je secoue la tête.

— Ce n’est pas possible. Jamais je ne m’endormirais sur une table.

— Et pourtant c’est bien ce que tu as fait, réplique-t-il en ne décollant pas les yeux du magazine qu’il vient de se mettre à feuilleter.

Je reste silencieuse quelques instants pour essayer de comprendre ce qui a bien pu se dérouler. Certes je n’ai pas passé ma soirée à siroter de l’eau claire, mais de là à tomber le nez sur ma serviette pour piquer un petit somme…

— Tu as mis quelque chose dans mon verre ?

McGarrett lâche sa lecture pour me fusiller du regard. Je suis sûre que s’il y avait dans le dictionnaire une définition imagée pour regard noir, il y aurait la photo de celui qu’il est en train de m’adresser à l’instant.

— Zoey, tu es au courant que je suis lieutenant de police ?

Il ne me laisse pas le temps de répondre parce que, concrètement, ce n’est pas vraiment une question. Bien entendu que je suis au courant.

— Tu penses vraiment que je serais susceptible de faire ça ?

Non. Et je suis stupide d’avoir émis cette idée à haute voix.

J’ouvre la bouche, mais aucun son ne sort.

Tom se replonge dans son magazine non sans m’avoir lancé un autre de ses regards assassins. Déjà il ne semblait pas me porter haut dans son cœur, mais maintenant que je viens de sous-entendre que je le compare à un violeur qui drogue ses victimes… Parfois je ferais mieux de fermer ma grande bouche.

Cependant, ce n’est pas pour tout de suite, car j’ai toujours cette histoire de cravate qui me turlupine.

— Mais ta cravate, qu’est-ce qu’elle faisait sur mon lit ?

Il soupire et me répond sans même me regarder.

— Tu t’es accrochée à elle lorsque je te portais et je ne suis pas arrivé à te faire lâcher prise lorsque je t’ai déposée sur ton lit. C’était plus simple de l’abandonner là. Je l’avais déjà desserrée auparavant, précise-t-il.

OK, donc je me serais accrochée à sa cravate comme un bébé koala à sa mère ? Je n’arrive toujours pas à comprendre comment j’ai pu en arriver là. J’ai honte de mon attitude, mais ce n’est rien lorsque je comprends que…

— Tu m’as portée jusqu’à ma chambre ! m’exclamé-je.

— Mmh mmh.

Je lance un regard en direction du biceps qui pointe sous la manche de son polo noir. Il n’a peut-être pas la musculature de Cole, mais il se défend pas mal dans sa catégorie. Ce gars m’a portée jusqu’à ma chambre, à l’autre bout du complexe hôtelier où se déroulait la réception ?

— Pourquoi tu as fait ça ?

Il cligne des yeux puis hausse les épaules.

— Tu aurais préféré que je te laisse ronfler la tête sur la nappe jusqu’à ce qu’un serveur vienne te réveiller ?

— Je ne ronfle pas ! m’indigné-je.

— Je t’assure que si, ricane-t-il.

Je suis mortifiée. Comme si ce n’était déjà pas assez humiliant de m’être endormie au beau milieu de la réception, il faut en plus que je me sois mise à ronfler ? Je suis sûre qu’il a inventé ça. Quelqu’un me l’aurait dit si je ronflais. Enfin, pour ça, il faudrait que j’aie eu l’occasion de dormir avec quelqu’un… Ce qui n’est pas arrivé depuis… C’était quand déjà ma dernière soirée pyjama ?

Je n’ai jamais dormi avec les hommes avec qui j’ai eu des aventures. La discussion inconfortable au réveil où personne ne sait trop quoi dire ou faire, très peu pour moi. Et lorsque je voyage, que ce soit pour le travail ou avec des amis, je fais toujours en sorte d’avoir ma propre chambre.

Je me demande maintenant combien de temps je me suis donnée en spectacle. J’espère au moins que je ne me suis pas mise à baver ou un truc du genre ! Est-ce que beaucoup de monde s’est aperçu que j’étais endormie ? Peut-être certaines personnes se sont-elles moquées de moi ? Ou même pire, ont pris des photos, fait des films… Je suis en pleine crise de panique à cette idée. Et Tom, qui me paraît tout à coup beaucoup plus sympathique à l’idée qu’il ait pris soin de me raccompagner à ma chambre, ajoute :

— Matt et Julia avaient disparu, il fallait bien que quelqu’un se dévoue pour te ramener.

— Que quelqu’un se dévoue ?

Je suis choquée par ses propos et le ton sur lequel il vient de les prononcer. Comme si j’étais une sorte d’œuvre de charité. Un cas désespéré dont il n’aurait pas eu d’autre choix que de s’occuper.

— Tu attends quoi exactement ? Que je te remercie d’avoir été assez charitable pour ne pas me laisser à mon triste sort ?

— Ça pourrait être un bon début.

Je détaille mon voisin avec un œil nouveau. Moi qui l’avais toujours pris pour une sorte de bon samaritain, agréable avec tout le monde et serviable, je ne pensais pas m’être autant trompée dans mon jugement. En vérité, il ne vaut pas mieux que les autres.

— Eh bien merci, noble chevalier, de ne pas m’avoir abandonnée à mon triste sort.

Le sarcasme transpire par tous les pores de ma peau. Tom ne s’y trompe pas, il me répond par un simple hochement de tête. Il tourne la page de son magazine et commente :

— Tu devrais moins boire la prochaine fois.

Je me retiens de me justifier. Il ne mérite même pas que je lui en fasse l’honneur. Mais je n’en pense pas moins.

Abruti !

C’est une secousse qui me sort de mon sommeil. Le ronronnement des moteurs me rappelle que je suis toujours dans l’avion en direction de Boston. D’après l’inclinaison de l’appareil, nous sommes en phase de descente. J’ai dû dormir au moins deux bonnes heures. Je n’aurais pas pensé y arriver sur un siège aussi raide. Heureusement, ma tête est bien calée sur un coussin à droite… Non mais attendez !

Je me redresse d’un bond au moment où je prends conscience que ledit coussin est en réalité l’épaule de Tom McGarrett !

— Bien dormi ? demande le lieutenant avec un léger rictus sur les lèvres.

Super, il va me croire narcoleptique maintenant. J’étais à deux doigts de m’excuser de l’avoir utilisé comme oreiller humain, mais je change d’avis. Je ne lui ferai pas ce plaisir.

— Comment ça se fait que tu rentres maintenant à Boston ? Tu ne voulais pas profiter de la plage avec tes amies ?

Je rêve où il tente de faire la conversation ? Je me racle la gorge et réponds :

— Je devais repartir dans deux jours mais mon patron m’a appelée en urgence.

Du moins, j’espère pour lui que c’est vraiment une urgence.

— Hum.

Comme il n’enchaîne pas avec une autre question, je me sens obligée de lui rendre la pareille.

— Et toi, aussi une urgence au boulot ?

— Oui et non. Je devais de toute façon rentrer aujourd’hui. Avec le nombre de flics qui étaient invités à ce mariage, on ne pouvait pas tous prendre une semaine de congé. Et j’ai une nouvelle affaire qui m’attend. Mes collègues m’ont appelé lorsqu’on était en escale à Miami.

— Une nouvelle affaire ? Quoi exactement ?

— Meurtre, répond-il sans plus de cérémonial.

— Ah oui ? Qui est mort ? Où ça ? Tu as des suspects ? C’est quel type de meurtre ?

Tout à coup, un flot de questions me viennent à l’esprit. J’aimerais en savoir plus, mais vu l’air fatigué qu’il affiche face à toutes mes interrogations, je sens qu’il ne va pas y répondre.

— Je ne peux pas te parler d’une affaire en cours.

— Ça va, tu pourrais au moins me donner quelques infos. Ce n’est pas moi le tueur, j’ai un alibi en béton : j’étais aux Bahamas.

Et tu t’es assuré toi-même que je regagne bien ma chambre, mais ça, plutôt mourir que de lui rappeler.

— Premièrement, ce n’est pas parce qu’on vient de la trouver que la personne est forcément morte pendant ton séjour aux Bahamas. Deuxièmement, même si tu n’es pas le tueur, tu peux très bien être son complice.

Je sais très bien qu’il n’en pense pas un mot, alors je me permets d’insister.

— Tu pourrais au moins me donner quelques infos de base, qui vont se retrouver de toute façon dans la presse dès demain.

— Eh bien, tu liras les journaux.

Il le dit avec tant d’arrogance que j’ai presque envie de le gifler. C’est officiel, Tom McGarrett ne m’aime vraiment pas. Je ne sais pas ce que j’ai fait pour mériter ça. Je n’ai malheureusement pas le temps de lui poser la question puisqu’une hôtesse vient de se pencher à ses côtés pour lui demander je ne sais quoi. De rentrer dans le Mile High Club peut-être ? Je suis sûre qu’à elle il ne dirait pas non. Contrairement à moi. Ce qui me fait prendre conscience de quelque chose : Tom McGarrett est le deuxième homme, en seulement quelques semaines, à m’avoir dit non.

CHAPITRE 3 : TOM

Je passe sous le ruban jaune apposé sur le chambranle de la porte pour délimiter la scène de crime. Je repère mon coéquipier, l’officier Sanchez, qui est en train de noter quelque chose dans son petit carnet noir qui ne le quitte jamais. L’équipe scientifique est déjà sur place et fait des relevés un peu partout dans la chambre d’hôtel. Avec le nombre d’empreintes différentes que l’on peut trouver dans ce genre d’endroit, je leur souhaite intérieurement bien du courage.

Je m’approche de Sanchez, il lève les yeux dans ma direction et me salue.

— McGarrett ! Content de te voir, mon gars. Alors c’était comment ce mariage ?

— Comme un mariage. Qu’est-ce qu’on a ?

Je n’ai ni le temps ni l’envie de papoter. Je doute de toute façon que Sanchez s’intéresse vraiment à mon week-end.

— Femme d’une trentaine d’années. Retrouvée morte ce matin par la femme de chambre. Les premières constatations laissent penser à une mort par strangulation. Les légistes ont déjà embarqué le corps, on en saura plus dans quelques heures.

— On a son identité ?

— Valentina Adams. D’après son permis, elle venait de New York.

— On sait ce qu’elle faisait dans la vie ?

— Il semblerait qu’elle était blogueuse dans le milieu de la mode. On a trouvé son téléphone, et d’après l’agenda, elle devait se rendre à un shooting photo en centre-ville ce matin. Elle avait aussi une soirée à laquelle elle devait aller hier et qui se déroulait dans les salons de réception de l’hôtel. Elle ne s’y est jamais présentée, mais cela n’a pas inquiété outre mesure les organisateurs. Il paraît qu’il était fréquent qu’elle ne respecte pas ses engagements.

— OK. Quelqu’un a entendu ou vu quelque chose ?

— Pour l’instant, non. J’ai interrogé la femme de chambre, mais rien d’exceptionnel. Elle est rentrée grâce à son badge et a trouvé la pauvre fille allongée sur la moquette. Elle a prévenu la sécurité de l’hôtel qui nous a appelés dans la foulée. Je l’ai questionnée moi-même. Je ne pense pas qu’il y ait grand-chose de plus à en tirer. Je l’ai renvoyée chez elle, la pauvre était pas mal secouée.

Je hoche la tête en guise d’approbation. J’aurais fait la même chose.

— Les bandes de vidéosurveillance ?

— J’ai déjà fait la demande pour les récupérer. La direction coopère plutôt facilement sur ce coup-là. Elle a bien compris que plus vite l’affaire sera résolue, plus vite toute cette histoire sera oubliée. Le directeur n’a pas très envie que son établissement fasse les gros titres pendant des semaines pour un meurtre non résolu.

— Est-ce qu’on sait s’il manque quelque chose dans la chambre ?

— Un peu difficile à dire pour l’instant, mais le coffre-fort n’a pas été forcé. On est en train de voir si quelqu’un pourrait nous renseigner.

L’hôtel étant d’un certain standing, il est possible que la victime ait eu quelques affaires de valeur.

Sanchez m’apporte des précisions sur ce qu’il a pu constater jusqu’à présent. Je continue de lui poser des questions. C’est ma façon de procéder : prendre les éléments un par un et en discuter de vive voix avec mes collègues. Ça m’aide à réfléchir et à envisager les différentes pistes possibles. Pour l’instant, je n’en ferme aucune. Les indices que nous avons en notre possession sont bien trop vagues. Je déteste les conclusions évidentes. Mon expérience m’a démontré que lorsqu’une piste semble trop facile, elle est bien souvent fausse. Bien entendu, il existe toujours quelques criminels assez bêtes pour nous laisser des indices tellement flagrants qu’un bleu tout juste sorti de l’académie pourrait résoudre l’affaire tout seul. Mais malheureusement pour nous, ce n’est pas la majorité des cas. Ou heureusement, dans un sens, sinon notre métier serait bien ennuyeux.

J’adore mon job. Je crois qu’au fond de moi, j’ai toujours su que je deviendrais flic un jour. Enfant, je m’imaginais déjà en uniforme avec un flingue à la ceinture. Comme beaucoup d’autres petits garçons, me direz-vous. Sauf qu’à l’âge où mes copains ont commencé à poursuivre d’autres rêves, le mien n’a pas changé. Je me nourrissais des histoires de mon voisin Bob Mancini, lui-même membre de la police de Boston, qui a compris très tôt que mon envie de rejoindre leurs rangs n’était pas qu’une simple lubie de gosse. Comme j’avais perdu mon père très jeune, Bob était la figure masculine de mon quotidien. Le fait que j’embrasse la même carrière que lui n’avait fait que nous rapprocher davantage. C’est pour cela que, quand il m’a trahi de la plus honteuse des façons il y a quelques mois, j’ai cru que mon monde allait s’écrouler. J’avais perdu l’envie de pratiquer mon métier. J’étais désabusé et j’ai eu un énorme passage à vide. Heureusement, je me suis repris et la flamme s’est ravivée, peut-être même davantage qu’auparavant. Maintenant, je préfère relativiser cette affaire avec Bob. J’estime que c’est une expérience dont je suis ressorti grandi, je ne commettrai plus la même erreur. Plus jamais je n’aurai une confiance aveugle en quelqu’un de mon entourage, à part peut-être en ma mère, mais c’est une autre histoire.

Se rendre à la morgue est devenu une tâche presque banale dans ma profession. Je suis conscient que cette affirmation est un peu effrayante. Cela n’a pas toujours été le cas, je vous rassure.

La première fois que j’ai dû me rendre à cet endroit, j’avais les tripes nouées et je suais autant qu’un marathonien en plein soleil. J’ai tenu le coup le temps de la visite, mais à peine me suis-je retrouvé sur le trottoir que j’ai rendu mon déjeuner entre deux voitures. Il faut dire que pour une première, je n’étais pas tombé sur un cas facile.

Aujourd’hui, j’ai appris à contrôler mon estomac et j’imagine que les fréquentes visites en ce lieu ont rendu la tâche plus routinière. Je ressens cependant toujours un petit frisson désagréable lorsque je débarque dans cet environnement froid et aseptisé. Certains de mes collègues se contentent d’attendre le rapport du légiste. Moi, je préfère me rendre sur place et discuter avec lui directement.

Je remonte le couloir en direction de la dernière salle. À travers la paroi vitrée, je vois le médecin légiste prendre des notes. Elle lève la tête un instant et, s’apercevant de ma présence, me fait signe d’entrer.

— Tom McGarrett ! Je trouvais cette journée ennuyeuse à mourir, mais tu viens de faire disparaître ce sentiment en un clin d’œil !

Je lui décoche ce sourire qui la fait fondre à chaque fois. Le docteur Elizabeth Locke a facilement l’âge d’être ma mère mais, comme toutes les femmes, elle n’est pas insensible aux compliments. Elle a également un petit faible pour moi.

— Bonjour Elizabeth, vous avez une nouvelle coupe de cheveux ? Elle vous va à ravir.

Le médecin rougit légèrement et je sais que j’ai vu juste. Elle balbutie un remerciement.

— J’espère que votre nouvelle pensionnaire ne vous a pas fait des misères ? lui demandé-je pour commencer à parler de la raison qui m’amène ici, tout en continuant à prendre de ses nouvelles au passage.

— Oh non ! La pauvrette m’a déjà révélé quasiment tout ce qu’elle avait à me dire. Je suis prête à te donner mes conclusions.

Bien, au moins, je ne partirai pas d’ici les mains vides. Avec un peu de chance, je pourrai déterminer dans quel sens orienter mes recherches grâce aux éléments recueillis.

La légiste me fait signe de la suivre vers une table, au milieu de la salle, sur laquelle on devine une forme humaine recouverte d’un drap blanc. Elle abaisse une partie du drap, dévoilant le visage et le haut du buste de la jeune femme. Ayant déjà vu les photos de la scène de crime, j’ai déjà pu me familiariser avec les traits de la victime. On imagine sans peine qu’elle était assez jolie. Blonde, assez grande pour une femme, et plutôt mince. Je suppose que cela colle avec le personnage puisque Sanchez m’a indiqué qu’elle était blogueuse dans le milieu de la mode. Ce qui par contre attire tout de suite l’œil, ce sont les traces violacées qui ornent son cou.

— Comme tu peux facilement le deviner à l’œil nu, la victime a été étranglée. C’est la cause de la mort.

— Qu’est-ce qu’on a utilisé pour l’étrangler ?

— Je pense que le tueur l’a fait à mains nues. Non, en fait, l’expression n’est pas tout à fait correcte. J’ai retrouvé des fibres sur son cou, et les traces ont une forme particulière. Le tueur devait porter des gants, mais je dois faire d’autres analyses pour en être certaine.

Le Dr Locke est une scientifique, elle aime que des preuves viennent étayer chacun des arguments mis en avant. Cela ne l’empêche cependant pas de me donner son avis lorsqu’elle en a un. Je l’écoute toujours avec plaisir car les idées qu’elle avance sont intéressantes et elle a un sixième sens qui s’est avéré fiable plus d’une fois.

— Et avez-vous un élément qui me permettrait d’orienter mes recherches vers un profil plus qu’un autre ?

— Il faut de la force pour arriver à étouffer quelqu’un. Cette Valentina était quand même assez grande et en bonne condition physique. Elle n’a pas dû se laisser faire. Je pencherais pour un homme. Mais là aussi…

— … ce n’est que pure supposition, j’ai bien compris.

Cela ne m’avance pas beaucoup, mais j’ai déjà quelques indications. Les meurtres par strangulation sont souvent des crimes passionnels. Il est rare que le meurtrier ne connaisse pas sa victime dans ces cas-là. On voit peu ce type de procédé dans les agressions perpétrées au hasard. Les gants font penser aussi à une préméditation.

— Je suppose que vous avez fait des prélèvements ?

— Oui, sous ses ongles notamment puisque, comme je vous le disais, elle a dû se débattre et a peut-être griffé son agresseur. Je te ferai suivre les résultats dès que je les aurai. Et une dernière chose : la victime a eu un rapport sexuel avant de mourir. Là aussi…

— Vous me faites suivre les résultats, finis-je à sa place.

— Tu as tout compris.

Après ma visite à la morgue, je me rends au bureau. L’après-midi touche à sa fin et j’ai l’impression d’avoir vécu dix journées en une. Dire que ce matin, je me suis levé à quelques mètres de la plage, sous un climat tropical… Cela semble surréaliste alors que je traverse un open space bruyant et que la pluie bat contre les baies vitrées du commissariat.

Contrairement à mon ennuyeuse voisine dans l’avion, je n’ai pas dormi. Et la nuit précédente a été plutôt courte. Je masse ma nuque en soupirant. Ce n’est encore pas ce soir que je vais pouvoir me coucher tôt. Je ferais mieux d’avaler un nouveau café.

J’ai été tenté de m’arrêter au café « chez Josie » pour emporter une tasse du précieux or noir, en aucun cas comparable à l’immonde jus de chaussette que l’on trouve dans la salle de repos ici. Mais je me suis souvenu sur la route que l’établissement était fermé. Sa propriétaire n’est autre que la mariée de la semaine, et celle-ci doit être en voyage de noces quelque part dans les Caraïbes.

C’est donc un peu de mauvaise humeur que je me laisse tomber sur ma chaise, faisant abstraction du voyant lumineux clignotant sur mon répondeur. Il est bien trop tôt pour que le Dr Locke ait déjà les résultats, et les gens qui ont des choses importantes à me dire n’ont qu’à m’appeler sur mon téléphone portable.

Mon collègue Carlos Sanchez décolle ses yeux de l’ordinateur sur lequel il pianote face à moi.

— Alors ? Le légiste ? Qu’est-ce qu’elle a dit ?

Je lui fais un résumé rapide de ce que j’ai appris de ma petite visite à la morgue, et l’interroge à mon tour :

— Et toi, de ton côté, quelque chose de nouveau ?

— Nan, pas de nouvelles de la scientifique et le visionnage des bandes de vidéosurveillance n’a rien donné pour l’instant. L’hôtel n’a des caméras que dans le hall central, les ascenseurs et les escaliers. Aucune dans le couloir qui menait à sa chambre. Je dois donc essayer d’identifier les personnes que l’on voit passer dans les autres lieux. Mais vu le nombre de chambres dans cet établissement, il y a presque autant de monde que dans un hall de gare !

Autant chercher une aiguille dans une botte de foin.

— J’ai eu New York au téléphone. J’ai pas appris grand-chose non plus de ce côté-là. Mlle Adams est une citoyenne sans histoires, continue-t-il.

— On en sait un peu plus sur ce rendez-vous qu’elle avait à Boston aujourd’hui ?

— J’allais y venir. L’agenda ne donnait pas trop de détails, si ce n’est une adresse. Alors je suis allé faire quelques recherches sur son blog. Figure-toi que Valentina Adams n’était pas tout à fait le genre de blogueuse mode auquel nous avons dû penser, toi et moi.

Honnêtement, je n’ai pensé à rien. Je sais tout juste ce qu’est une blogueuse, je n’ai aucune idée de ce que l’on peut trouver sur ce genre de site, et n’ayant que peu d’intérêt, voire aucun intérêt pour la mode…

Comme mon collègue a l’air de vouloir faire durer le suspense quelques secondes, mais que je ne suis pas d’humeur à ça, je le presse de répondre :

— Et alors, à quel genre de blogueuse mode a-t-on affaire ?

— C’est une blogueuse de mode canine.

— Une quoi ?

Ce n’est pas que je n’ai pas entendu l’intitulé, c’est juste qu’à mon avis, il y a erreur. Quel est le rapport entre la mode et les chiens ?

— Elle écrit des articles sur la mode canine.

— La mode canine, répété-je, ne comprenant toujours pas ce que cela peut signifier.

— Oui, tu vois ces petits manteaux que certains chiens portent ? Eh bien, apparemment, il existe des créateurs spécialisés là-dedans. Il y a même des défilés, des accessoires pour aller avec, et bien évidemment, il y a des tendances qui changent à chaque saison, comme pour le prêt-à-porter. Valentina Adams écrivait des billets à ce sujet, et à en croire le nombre de personnes qui la suivent, elle était très connue dans le milieu. D’après ce que j’ai pu trouver sur le Net, elle était même quelqu’un d’influent. Les designers l’invitaient avec Scarlett aux quatre coins du pays. Elle est même allée plusieurs fois en Europe.

— Qui est Scarlett ?

— Son chien. Un shih tzu femelle de trois ans. C’est une vraie vedette également. En réalité, c’est Scarlett qui devait participer au shooting cet après-midi. Elle devait poser pour la collection de l’hiver prochain chez Botella Dogs. Valentina devait l’accompagner, j’ai eu leur secrétaire au téléphone juste avant que tu arrives, mais ils étaient sur le point de fermer pour la soirée. Je n’ai pas posé trop de questions pour le moment, je me suis dit qu’il serait toujours temps d’aller y faire un tour demain, qu’est-ce que tu en penses ?

— Aller faire un tour là-bas peut être un bon début. De toute façon, nous n’avons pas grand-chose à nous mettre sous la dent non plus.

Au moment où je prononce ces paroles, je m’aperçois qu’il y a un élément capital pour lequel je n’ai pas de réponse.

— Carlos ?

— Hum ?

— Tu as bien dit qu’elle devait se rendre au shooting avec Scarlett ?

— Oui, c’est ça.

— Alors dans ce cas, où est le chien ?