Diamant & Mauvais Karma – Extrait

Chapitre 1

Je suis en retard.

Rectification : je suis très en retard.

Oui, parce que pour être honnête, je suis rarement à l’heure. Mais disons que là, je suis plus à la bourre que d’habitude.

J’enfile rapidos mon vieux manteau en laine vert bouteille. Il jure franchement avec mon jean élimé, mon pull fuchsia et mes Dr Martens, mais cela fera l’affaire. Ce n’est pas comme si mes activités des prochaines heures nécessitaient un dress code irréprochable. Je dirais même qu’une allure un peu décalée jouera en ma faveur, car les deux personnes que je dois charmer ont quatre et sept ans.

Du baby-sitting. Voilà une bien étrange façon de passer mon samedi après-midi !

Comment moi, la presque trentenaire effrayée à l’idée de côtoyer un être humain de moins d’un mètre quarante, terrorisée à la simple vue d’une poussette ou d’une balançoire, en suis-je venue à suggérer à mon amie Libby mon aide pour garder ses rejetons ? Je me pose encore la question.

Oui, car c’est bien moi qui lui ai proposé de m’occuper des « terreurs », comme aime les surnommer mon autre amie Zoey. Elle n’a rien demandé, j’ai offert spontanément mon temps libre, de façon amicale et totalement gratuite.

C’est simple, j’ai été victime d’une équation impitoyable : l’air exténué de Libby, plus le nombre de fois où elle m’a rendu des services, ajoutés au fait que son mari est bien trop occupé pour remarquer que sa femme est au bout du rouleau entre les deux terreurs à gérer et son travail, le tout multiplié par un sentiment de culpabilité à l’idée de profiter d’elle à chaque fois que mon frigo est vide et qu’elle m’invite à manger. Bref, j’ai émis à haute voix l’hypothèse que je pourrais peut-être – éventuellement – garder ses enfants un après-midi pour qu’elle puisse souffler un peu.

Ce que j’ai sous-estimé, c’est que la mère de famille au bord de la dépression nerveuse ne saisit pas la subtilité du conditionnel. À peine avais-je suggéré l’idée, qu’elle avait déjà fixé une date et s’interrogeait pour savoir si elle arriverait à caser une séance chez le coiffeur, un rendez-vous chez l’esthéticienne et un peu de shopping dans le même après-midi. Comment faire marche arrière face à un tel spectacle ? Je n’ai même pas osé lui soumettre l’idée que je n’étais peut-être pas la meilleure personne à qui confier les prunelles de ses yeux.

Après tout, je suis tout juste capable de m’occuper de moi-même.

J’ai presque trente ans et pas vraiment de job stable, pas tout à fait d’appartement à moi, plus ou moins un petit copain. Je suis dans l’à-peu-près.

Laissez-moi vous expliquer.

Je suis artiste peintre. Ça, c’est pour l’emploi à peu près stable. Non que je n’aie pas de considération pour mon travail ; pour l’instant, c’est plutôt le reste du monde qui n’a pas encore une reconnaissance de mon talent à la hauteur de mes espoirs. Mon fan-club se résume à peu près à mes amis proches, quelques-uns de mes anciens professeurs de fac et un vieux galeriste qui a accepté d’exposer mes œuvres. Il y a quelques mois, il a vendu ma dernière peinture que j’estime être ce que j’ai produit de mieux à ce jour. Apparemment, l’acheteur s’est montré très enthousiaste et lui demande régulièrement si j’ai réalisé autre chose dans le même style. Le problème, c’est que depuis plusieurs semaines, je suis incapable de peindre quelque chose de correct. J’ai beau essayer, je n’arrive à rien. Je passe de longues heures à fixer la toile vierge sans avoir une seule inspiration que j’estime digne de réalisation. Une sorte de syndrome de la page blanche, version peintre. Pourtant, la vision du solde de mon compte en banque devrait être une motivation suffisante pour me mettre au travail. Mais j’en suis incapable. Voilà pourquoi j’ai quelques inquiétudes sur mon aptitude à vivre de mon art dans les prochains mois voire les prochaines semaines.

En ce qui concerne l’appartement, j’ai le sentiment que mes incessants retards dans le paiement de mon loyer sont en train de taper sur les nerfs de ma propriétaire. Je ne vais certainement pas tarder à découvrir un avis d’éviction sur ma porte. Je ne peux pas vraiment lui en vouloir, le logement se situe dans le quartier de Bay Village à Boston, à un emplacement idéal. Elle n’aurait aucun mal à trouver un locataire sérieux, alors pourquoi me garder moi ?

Au sujet du petit copain, disons que je ne suis pas tout à fait en couple, mais pas vraiment célibataire non plus… Si je devais le dire poliment, j’expliquerais que j’entretiens depuis quelques semaines une sorte de partenariat sexuel exclusif avec un homme. Mais comme je ne suis pas du genre à tourner autour du pot, je vais le dire plus crûment : j’ai un plan cul régulier. Il s’appelle Dimitri, et fait partie de la pyramide humaine du Cirque des étoiles. Sur la rangée du bas, il supporte sur ses épaules massives plusieurs centaines de kilos. Il est donc gaulé comme un athlète de haut niveau, avec des abdos à rendre jalouse une tablette de chocolat. Et je peux vous confirmer que tout est très costaud chez lui. Sauf sa culture générale. Mais comme ce n’est pas pour cet attribut que je lui demande de me tenir compagnie, j’en fais abstraction.

Voici donc mon curriculum vitae en quelques lignes, et le moins que l’on puisse dire, c’est que je ne m’embaucherais pas comme baby-sitter moi-même. Ce qui vous démontre que Libby m’estime beaucoup trop, ou manque totalement de discernement.

Après avoir affronté le métro, et presque couru sur le kilomètre qui sépare la maison de Libby de la station la plus proche, j’arrive enfin. Je sens que mon chignon fait à la va-vite se casse la figure, que je suis essoufflée, mais peut-être que si j’ai l’air de m’être dépêchée, mon amie ne m’en voudra pas trop.

Elle m’ouvre la porte et m’accueille avec un sourire qui remonte jusqu’à ses oreilles. J’ai un doute. Soit j’ai mal compris l’heure et je suis dans les temps – peu probable –, soit elle est sous l’emprise de substances hallucinogènes – encore moins probable –, soit elle est tellement heureuse à l’idée d’avoir un après-midi de libre qu’elle est prête à tout me pardonner.

— Désolée pour le retard, m’excusé-je dans le doute.

— T’inquiète, je savais que tu serais en retard, je t’ai donné une fausse heure de rendez-vous.

Nom d’une tartine brûlée ! Cette fille me connaît trop bien ! Je suis un peu vexée qu’elle ait recours à de tels subterfuges pour me voir arriver à l’heure, mais est-ce que je peux lui en vouloir ? Pas vraiment.

Je ne suis jamais à l’heure.

Jamais.

Je lui réponds par un petit rictus crispé, elle ne semble pas s’en formaliser et me fait signe de la suivre à l’intérieur.

Sa maison ressemble à celle d’une famille normale. Du moins à l’idée que je m’en fais. C’est-à-dire à mille lieues de celle dans laquelle j’ai grandi. Ici, les pièces sont chaleureuses. Il y a des photos des enfants un peu partout, des jouets qui traînent aussi. La décoration est soignée, sans pour autant qu’on se croie dans un appartement-témoin. On se rend compte qu’une famille aimante y vit tous les jours, on s’y sent bien.

— Kyle ! Keira ! Julia est arrivée !

J’entends que l’on court à l’étage, et quelques instants plus tard, ce sont deux petites fusées blondes qui dévalent l’escalier. Keira se jette sur moi et ceinture mes jambes – une tentative de câlin, je suppose ? Kyle se la joue plus cool et me salue d’un hochement de tête, mais je vois à son regard brillant qu’il est tout aussi excité que sa sœur à l’idée de passer l’après-midi avec moi. Je ne sais pas si c’est une bonne chose.

— Je vais chercher mon manteau, annonce-t-il.

— Ma puce, lâche Julia et va prendre le tien également, demande Libby à sa fille qui est à deux doigts de me couper la circulation dans les jambes. Vous avez de la chance, il fait un temps superbe, rajoute-t-elle à mon attention.

— Euh… oui, balbutié-je.

Comment dire ? Je n’avais pas vraiment eu l’intention de sortir avec les enfants. Je pensais qu’on se contenterait de jouer ensemble aux Playmobil, aux Barbie ou à un jeu de société, tiens ! Dans un espace clos, où j’ai peu de chances de les perdre… J’aurais même pu leur apprendre à tirer les cartes. Mais apparemment, ils ont élaboré un autre plan sans moi.

— Vous devriez aller au parc, il faut en profiter ; d’ici quelques semaines, il fera trop froid.

— Oui, au parc, très bonne idée, réponds-je comme un robot.

— Kyle va vouloir prendre son ballon de basket ; rappelle-lui qu’il n’a pas le droit de jouer avec avant d’arriver au parc, c’est dangereux sur le trottoir. Keira emporte toujours sa trottinette ; insiste pour qu’elle mette bien son casque. J’ai prévu des goûters, ils sont sur le comptoir de la cuisine. Keira va te réclamer une glace ; ne cède pas, sinon elle n’avalera rien au dîner…

Elle continue sa liste de recommandations et je me demande si elle n’aurait pas mieux fait de me mettre tout ça par écrit, et de me l’envoyer au préalable, histoire que je le mémorise. Parce que je ne suis pas certaine d’en retenir la moitié. Et plus la liste s’allonge, plus je sens l’angoisse me saisir. Je suis à deux doigts d’annoncer à Libby que tout compte fait, je ne me crois pas capable d’assumer ses deux gosses tout un après-midi.

— Tu ne peux pas savoir comme le fait que tu aies proposé de les garder me rend service ! J’ai vraiment besoin de cet après-midi pour souffler. Je te dois une fière chandelle !

Non, je ne vais pas lui annoncer que j’ai trop peur de perdre ses gosses dans Boston et que je renonce. Je vais juste essayer de me comporter en adulte responsable, et de lui rendre sa progéniture en un seul morceau. Après tout, il y a des tas d’irresponsables qui sont parents et qui arrivent à faire grandir ces petites bêtes sans trop les abîmer. Si eux y réussissent pendant dix-huit ans, je devrais m’en sortir pendant… quoi ?… quatre heures maximum ?

Je repousse la voix qui s’insinue dans ma tête : Il y en a qui n’y arrivent pas si bien que ça non plus.

— De rien, je suis heureuse de te rendre ce service, réponds-je à Libby avec un autre de mes sourires crispés.

C’est moi qui aurais besoin de me détendre.

Libby part embrasser ses enfants, et certainement de peur qu’on la séquestre si elle ne s’en va pas tout de suite – ou que je change d’avis –, se rue vers la porte d’entrée. Elle revient quand même sur ses pas pour me demander de veiller à ce que Keira ferme son manteau, et disparaît à l’extérieur.

Je me retourne vers les deux terreurs qui ne semblent pas du tout affectées par le départ de leur mère. Elles trépignent d’impatience ; et comme prévu, le ballon et la trottinette sont de sortie.

***

— Kyle ! Ne jette pas du sable sur ta sœur !

Nom d’un café brûlant ! Ces deux-là vont avoir ma peau avant la fin de l’après-midi ! Je n’avais pas idée qu’il était humainement possible d’obtenir un taux de bêtise à l’heure si important. Mais si, Kyle est un champion dans ce domaine, apparemment. À ceux qui cherchent l’épuisement aussi bien physique que psychologique, je ne recommanderais pas une séance de sport mais un après-midi avec ce gosse. Je suis lessivée. Et il est tout juste seize heures. Si j’avais su, j’aurais fait une cure de ginseng avant de venir.

Bon, maintenant, il creuse le sable. Espérons que ça l’occupe un moment ! La dispute avec sa sœur semble oubliée puisqu’elle l’aide vigoureusement. Je repense avec nostalgie aux nombreuses heures que j’ai passées à jouer moi aussi dans le sable avec mon frère. Notre tas à nous ne se trouvait pas dans un joli jardin d’enfants arboré et tout neuf, mais plutôt dans un terrain vague à proximité de notre mobile home. Pourtant, j’y ai peut-être vécu les heures les plus joyeuses et insouciantes de mon enfance. C’est également le premier endroit où j’ai pu exprimer ma créativité. Je me revois dessinant des paysages éphémères en ravinant parmi les gravillons à l’aide d’une branche, et pleurer ensuite parce que Grant venait les détruire en marchant dessus.

Perdue dans mes souvenirs, je n’avais pas remarqué que Kyle et Keira ont creusé un sacré trou. Quelques gamins les ont rejoints pour leur prêter main-forte et les encourager. D’après leurs piaillements, ils essayent d’attraper un trésor. Certainement un caillou qui brille un peu plus que les autres. Avec tout le boucan qu’ils font, je vais être bonne pour me taper un mal de tête carabiné d’ici peu. Décidément, les enfants, c’est beaucoup trop bruyant pour moi. Et tout ce vacarme est totalement incompatible avec mon besoin de concentration pour mon travail. Du coup, je suis quasiment certaine de ne pas en avoir avant un bon bout de temps. Je n’irais pas jusqu’à dire jamais, je pense qu’un jour peut-être, je serai posée, avec un job stable, un appartement qui ne sent pas les relents d’ail de ma voisine, et surtout avec un homme qui me donne envie de concevoir un petit être fait de la chair de nos chairs. Mais pour l’instant, je préfère m’entraîner, enfin… prendre du bon temps, quoi ! En parlant de ça, je comprends que pour faire passer mon futur mal de tête, rien ne serait mieux que quelques galipettes avec mon étalon du moment. Je dégaine mon portable et envoi un texto à Dimitri – l’homme-pyramide – pour lui demander s’il est libre ce soir. J’ai à peine le temps de glisser mon téléphone dans la poche de mon manteau, que des cris différents de ceux émis jusqu’à présent attirent mon attention. Ils ne ressemblent plus aux éclats de voix des jeux et disputes habituels, ils signifient : Problème grave !

Je saute du banc sur lequel je m’étais assise il y a quelques minutes, et je cours vers les enfants. Kyle est allongé dans le sable, le bras toujours dans le trou, et se contorsionne comme un asticot. Je pousse un ou deux gamins pour pouvoir m’approcher de la scène, et passé quelques secondes de confusion, je comprends que son bras est coincé.

— Ne bouge pas, bonhomme ! Je vais t’aider !

Je m’agenouille à côté de lui, et j’essaye de ne pas paniquer. Ce n’est pas le moment de l’affoler – lui ou sa sœur qui a déjà l’air au bord des larmes. Je tente de comprendre la situation, comment a-t-il pu se retrouver le bras coincé ?

— Je voulais attraper le trésor, me dit-il dans l’espoir, certainement, de justifier comment il a pu se retrouver dans cette position.

Je lui fais un petit sourire encourageant. Je saisis maintenant ce qu’il s’est passé. Kyle et Keira ont creusé un beau trou façon tunnel, et gênés dans leur progression par ce qui ressemble à du béton ou une canalisation, ont réussi la prouesse technique de lui faire faire un coude – croyez-moi, ce n’est pas facile sans que les murs de sable s’écroulent. Il faut donc que j’élargisse le boyau pour lui permettre de retirer sa main. Je plonge mes deux mains dans le sable pour commencer à creuser. Heureusement que je ne suis pas du genre à avoir une manucure impeccable car elle aurait été ruinée en moins de deux secondes. Je sens les petits grains s’insinuer sous mes ongles, sensation familière que j’avais pourtant oubliée. Lorsque j’estime que j’ai dégagé assez de matière pour que Kyle tente de retirer son bras, je lui demande d’essayer tout en y allant doucement. Le garçonnet suit mes conseils et j’observe avec soulagement sa main ressortir de sa prison de gravillons. Je comprends alors que j’ai dû retenir ma respiration pendant un bon moment. Keira semble heureuse elle aussi de voir son frère enfin délivré.

Hélas, mon apaisement est de courte durée, car en regardant le bras du fils de mon amie, j’aperçois un filet rouge qui coule.

Du sang.

La panique s’empare de moi, et je saisis son membre pour l’examiner de plus près. Je découvre une entaille sur son avant-bras ; lui ne semble même pas l’avoir remarqué.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? croassé-je.

Je sens un frisson glacé parcourir ma moelle épinière. Mes mains sont moites et mon cerveau me hurle : Julia, réagis ! Fais quelque chose !

Vous voyez ce moment où vous êtes totalement pétrifié et que votre esprit prend un malin plaisir à vous faire visualiser l’enfer que va devenir votre vie ? Je suis en train de le vivre. Je m’imagine déjà à l’hôpital, les médecins m’annonçant qu’ils n’ont pas pu sauver son bras. Libby qui pleure toutes les larmes de son corps en découvrant son fils estropié. Le procès qu’ils intentent contre moi, son mari et elle, pour ne pas avoir surveillé correctement Kyle. Mon incarcération, l’obligation de porter une tenue orange hideuse, mais surtout, mon combat pour survivre parmi mes codétenues. Dans la famille, certains d’entre nous ont l’habitude de passer du temps derrière les barreaux, mais pas moi !

— Julia ! m’interpelle Kyle, me faisant du coup sortir de mes pensées.

— Oui ?

— Tu aurais un mouchoir pour que je puisse me nettoyer ? Je ne veux pas que maman me gronde si je tache ma veste.

Je secoue la tête et plonge la main dans la poche de mon manteau. Je finis par trouver l’objet recherché et j’essuie son bras. Le sang coule toujours, la blessure ne m’a pas l’air si superficielle que cela. Je ne peux pas me contenter d’une vague compresse sur sa peau, je dois lui faire voir un médecin immédiatement !

— Les enfants, ne paniquez pas ! C’est trois fois rien, mais on va quand même aller consulter un docteur pour qu’il examine tout ça.

Ils me fixent d’un air dubitatif ; je vois les petits yeux de Keira se mouiller, puis soudain, elle éclate en sanglots.

Le « ne paniquez pas » était de trop. À moins que ce soit mon attitude affolée. Ou alors le fait que je suis en train de regrouper toutes nos affaires à la vitesse de l’éclair.

Kyle ne pleure pas, mais je vois qu’il n’en mène pas large.

— Je voulais juste attraper le trésor, dit-il d’une petite voix.

Je m’accroupis face à lui pour le regarder dans les yeux, je prends une grande inspiration pour me calmer. J’ai bien remarqué que c’est moi, la source de son stress, et pas la blessure en elle-même.

— J’ai compris, mon grand, je sais bien que tu n’as pas fait exprès de t’amocher. On va juste vérifier que ton bobo n’est pas trop grave.

— Tu pourras garder mon trésor pendant que le docteur va me soigner ?

— Bien sûr. Tu veux que je le mette dans mon sac dès maintenant ?

Il hoche la tête et ouvre son petit poing qu’il tenait serré depuis tout à l’heure.

Et là, mon souffle se coupe.

Il y a vraiment un trésor dans la main de Kyle.

Sous la forme d’une bague. Non, en fait, c’est plus qu’une bague.

Il s’agit d’un énorme diamant comme je n’en ai jamais vu !

Chapitre 2

Heureusement pour moi, je sais qu’il y a un hôpital qui gère les urgences à quelques pâtés de maisons du parc.

Malheureusement pour moi, parcourir cette distance avec deux enfants paniqués, une trottinette, un ballon de basket et l’impression que Libby va m’achever d’une mort lente et douloureuse lorsqu’elle découvrira le pot aux roses, ce n’est pas facile.

L’arrivée devant les urgences me fait le même effet qu’atteindre l’oasis après une traversée du désert avec une gourde vide. À peine la double porte automatique ouverte, je me rue dans le hall d’entrée, les deux mômes sur mes talons. Sur ma gauche se situe le comptoir d’accueil derrière lequel une réceptionniste tient un téléphone calé contre son oreille. Je me plante devant elle. Elle ne parle pas dans le combiné, j’en déduis donc qu’elle peut me renseigner.

— Bonjour ? tenté-je pour attirer son attention.

Elle lève un doigt pour me faire signe de patienter. Elle prononce ensuite un « Hum mmh ». Puis reste encore de longues secondes silencieuse. Je retente ma chance.

— Excusez-moi.

L’homme qui se trouve à côté de moi se retourne, mais malheureusement pas celle que j’essaye d’interpeller.

J’attends quelques minutes et j’essaye à nouveau d’un ton un peu plus ferme :

— Excusez-moi, c’est pour une urgence.

Cette fois-ci, elle plaque sa main sur le récepteur pour éviter que son interlocuteur ne l’entende et me répond :

— Il n’y a que des urgences, ici.

Son menton désigne l’espace derrière moi. J’y risque un œil et suis effarée de voir que toutes les chaises sont quasiment occupées. La salle d’attente est noire de monde. Ce n’est cependant pas une raison pour qu’elle refuse de me renseigner alors qu’elle est clairement en train d’avoir une discussion téléphonique qui n’a rien à voir avec son travail.

L’homme qui s’était retourné précédemment s’approche d’elle et se penche au-dessus du comptoir. Je ne sais pas ce qu’il lui dit, mais en quelques secondes, la réceptionniste lui tend plusieurs papiers avec un sourire avenant. Si je n’étais pas stressée par le sort du bras de Kyle, je me permettrais de crier au scandale. Elle n’a pas de temps pour moi, alors qu’elle en a pour lui !

— Voilà ce que vous devez remplir.

L’homme me tire de mes pensées en me tendant les documents que l’employée de l’hôpital vient de lui donner.

— Merci, réponds-je, un peu hébétée qu’il ait pris le temps de faire ça pour moi. Je suis désolée, le petit s’est fait mal et je suis sur les nerfs, ajouté-je pour me justifier.

De quoi ? Aucune idée.

— Aucun problème.

Ses lèvres forment un très léger sourire et je comprends que la réceptionniste le trouve beaucoup plus intéressant que moi.

Il a des yeux d’un bleu profond, un peu comme celui des blocs W.-C. Oui O.K., il y a mieux comme comparaison, surtout quand on a l’habitude de travailler avec les couleurs comme moi, mais comprenez, je n’ai pas toute ma tête actuellement. Et puis au moins vous voyez exactement de quoi je parle. Si j’avais dit : Il a les yeux bleus comme un monochrome d’Yves Klein, ou bien en vous donnant la référence Pantone, cela aurait été moins évident.

Il a d’épais cheveux noirs soigneusement coiffés comme seuls ont les mannequins tournant dans des spots publicitaires pour shampoing antipelliculaire. Peut-être que c’est effectivement son métier ? Comme il a la main enveloppée dans des mouchoirs, je suppose qu’il s’est blessé. Qu’a-t-il bien pu se faire ? Il s’est brûlé en utilisant son fer à friser ? Ou alors il s’est fait attaquer par son coiffeur ?

Il a une quinte de toux et je me rends compte que si je continue de l’observer de la sorte, ça risque de devenir gênant.

Bref, j’ai des documents à remplir et autant m’y mettre tout de suite au lieu de spéculer sur son métier. Vu qu’il y a plus de monde dans cette salle d’attente qu’au dernier concert auquel je me suis rendue – en même temps, les percussions japonaises manipulées par un groupe péruvien, ce n’est pas très populaire –, autant ne pas perdre de temps inutilement.

Je m’appuie sur le comptoir un peu plus loin et commence la lecture du papier.

Nom et prénom du patient ? Facile.

Date de naissance. Ça, je gère encore. Je sais que le gosse est né en été car on fait un barbecue à l’occasion de son anniversaire chaque année. Je vérifie quand même le jour exact avec lui. Je fais un petit calcul mental pour connaître l’année, et l’inscris sur la feuille.

Sur les lignes suivantes, ça se corse.

Taille ? J’estime la hauteur en le comparant à celle de mes châssis de toile. Pour ça, j’ai le compas dans l’œil. Le poids ? Combien ça peut peser un petit bonhomme comme lui ?

Allergies ? Eh bien, je ne lui en connais personnellement aucune, mais disons que je n’y mettrais pas ma main à couper non plus…

— Tu es allergique à quelque chose, Kyle ?

— C’est quoi, « allergique » ?

Bon, je suppose que non alors ? Sinon, il saurait ce que c’est ? Mais imaginons, il n’est pas courant qu’il est allergique à l’aspirine par exemple. Est-ce que ses parents lui auraient dit ? À quel âge les gamins sont assez grands pour qu’on leur explique ce genre de trucs ? Je demanderais bien à la réceptionniste, mais elle est maintenant en ligne avec quelqu’un qui la rend beaucoup plus volubile. Autant dire que les chances d’arriver à capter son attention sont quasi nulles.

Je me rappelle que mon amie Maddie m’a expliqué des choses plutôt terrifiantes sur les gens qui font des allergies. Qu’ils gonflent comme des goitres de crapaud. Qu’on est obligé de les emmener directement à l’hôpital. La bonne nouvelle, c’est qu’on y est déjà !

Je sens quelqu’un tirer sur le bas de mon manteau.

— Julia, on peut rentrer à la maison ? demande Kyle.

— Pas tout de suite, mon grand. Il faut d’abord que le gentil docteur regarde ta blessure.

— Comment tu peux savoir qu’il est gentil ? Tu le connais même pas, objecte-t-il.

— Tous les docteurs qui soignent les enfants sont gentils.

— C’est pas vrai ! intervient Keira. Le docteur des piqûres, il est pas zentil, lui !

— Oui mais dans cet hôpital, ils sont tous très gentils.

— Pourquoi on peut pas rentrer à la maison ? Ma blessure ne saigne même plus. Et puis maman, elle a tout ce qu’il faut dans le placard de la salle de bains.

— Non, on ne peut pas rentrer à la maison sans avoir vu un médecin, rétorqué-je d’une voix que j’espère assez ferme pour couper court à la discussion.

— Zulia ! Z’ai envie de faire pipi.

Nom d’une coupure de courant ! Il ne manquait plus que ça !

— Retiens-toi deux minutes, j’ai presque fini de remplir le formulaire.

— Ze peux pas, ze vais faire dans ma culotte !

— Kyle, tu veux bien accompagner ta sœur aux toilettes ?

Les commodités sont à l’autre bout de la salle d’attente ; mais de là où je suis, je vois très bien leur entrée, donc aucun risque qu’ils se perdent dans les couloirs. Avouez que vous m’avez prise pour une irresponsable un instant, pas vrai ?

Sauf que ma proposition n’a pas l’air de les emballer, ils grimacent tous les deux.

— Kyle, il peut pas venir avec moi dans les toilettes ! C’est un garçon !

— Pas question que j’aille dans les toilettes des filles ! s’offusque son frère en même temps.

Keira gigote, les jambes serrées l’une contre l’autre, petite danse annonciatrice d’une catastrophe imminente si elle ne soulage pas sa vessie.

— Je peux surveiller vos papiers et vous garder la place pendant que vous l’accompagnez, propose l’homme qui m’a déjà aidée précédemment.

Je fronce les sourcils. Pourquoi il est si gentil, celui-là ? Si ça se trouve, c’est un dérangé ou un pédophile. Il simule des blessures pour avoir une occasion de se rendre à l’hôpital et approcher des proies dans la salle d’attente.

— Ça ne me gêne pas. Vous n’en aurez que pour quelques minutes de toute façon.

Il a raison, et vu que les tortillements de Keira s’amplifient, je n’ai pas trop le choix. Alors je vais essayer d’accepter qu’il soit simplement gentil, et lui confier mes papiers. Ça existe, les âmes charitables, non ?

Lorsque nous sortons des toilettes et que je vois qu’il a attendu au comptoir notre retour, je me force à lui adresser un petit sourire de remerciement. Je me replonge ensuite dans la contemplation du formulaire.

Antécédents familiaux ? Mais qu’est ce que j’en sais, moi ? Ont-ils vraiment besoin d’être au courant si sa grand-mère est myope, ou que son oncle a la syphilis, pour soigner une plaie au bras ?

Je soupire.

— Un problème ? me demande l’homme du comptoir.

Il n’a pas envie de s’occuper de sa propre blessure, lui ? Malgré mon léger agacement, je lui réponds.

— Ce sont les questions, le problème. Je ne sais pas répondre à la moitié d’entre elles.

— Vous ne pouvez pas appeler quelqu’un ? Ses parents, peut-être, qui pourraient vous aider ?

Non, je n’y ai pas pensé toute seule bien sûr !

J’évite son regard, car je suis consciente que c’est ce qu’il faudrait que je fasse.

— Je n’ai pas encore dit à ses parents que nous sommes à l’hôpital, admets-je au bout d’un moment.

Non pas que cela le concerne.

— Vous avez peur qu’ils vous renvoient ?

Je mets quelques secondes à comprendre ce qu’il veut dire.

— Je ne suis pas sa baby-sitter ! Enfin si, pour aujourd’hui seulement. Je suis une amie de sa mère. J’ai proposé de garder ses enfants pour qu’elle puisse profiter d’un après-midi tranquille. Et au final, je me débrouille pour lui en rendre un en morceaux.

Libby va me tuer.

— Il m’a l’air plutôt en forme pour quelqu’un qui est en morceaux. Les accidents arrivent tout le temps avec les enfants, elle comprendra, j’en suis sûre.

— Vous pensez ?

Qu’est-ce qu’il peut en savoir ? Il ne connaît pas Libby et son instinct de mère poule. Elle tuerait quiconque égratignerait un de ses rejetons.

Je sens qu’il veut dire quelque chose, mais mon attention se porte sur la scène qui se déroule derrière lui. Keira – qui a dû profiter de ma conversation avec l’inconnu – déboule à fond les ballons sur sa trottinette.

Avant que je n’aie pu lui intimer de s’arrêter tout de suite, elle percute l’homme par-derrière. Il est projeté en avant et perd l’équilibre. Malheureusement, il a la merveilleuse idée de s’agripper à moi et m’entraîne dans sa chute. Je ne comprends pas vraiment ce qui se passe mais je me retrouve allongée sur lui en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Comble de la situation, il est pris d’une violente quinte de toux et j’ai la joie de recevoir ses microbes en pleine figure.

— Oh mon Dieu ! Je suis désolé !

— Oh là là ! Je suis désolée !

Nous nous sommes exclamés en même temps. En théorie, c’est lui qui vient de tomber et de projeter des substances auxquelles je ne veux même pas penser sur mon visage, mais je m’excuse quand même. Après tout, Keira est sous ma responsabilité.

En parlant de ça, une fois relevée, je me tourne immédiatement en direction du petit diable.

— Keira ! Je t’ai demandé de ne pas faire de trottinette ici !

La gamine me regarde avec un air coupable, mais ne s’excuse pas pour autant.

— Mais qu’est-ce que tu fais ? On ne joue pas comme ça dans un hôpital, enfin !

— Mais ze m’ennuie, moi ! C’est long ! proteste-t-elle.

— Oui, je sais. Mais dès que Kyle aura vu un médecin, on s’en ira et on fera un truc fun, d’accord ?

— On pourra manzer une glace ?

— Si tu me promets que tu ne fais plus de bêtise, on ira manger une glace.

Je suis sûre que ce que je fais est mal. Que dans tous les manuels d’éducation, il doit être écrit qu’il est formellement interdit de proposer une glace pour garantir la sagesse d’un enfant. Surtout alors qu’il vient de faire une bêtise moins de deux minutes auparavant. Mais là tout de suite, je n’ai pas d’autre idée.

La petite me fait un sourire jusqu’aux oreilles. Il faudra que je la briefe plus tard sur le fait de ne pas raconter cet épisode à sa mère qui m’a justement interdit de les approcher de tout cornet de crème glacée.

Elle repart sagement en direction de son frère, et lorsque je lève les yeux, je m’aperçois que l’inconnu du comptoir a disparu.

Je décide finalement de suivre son conseil et j’appelle quand même Libby, une fois assise dans la salle d’attente. Elle est chez le coiffeur et il ne lui a coupé que le côté gauche des cheveux, ce qui donne un résultat un peu surprenant lorsqu’elle déboule à bout de souffle à l’hôpital. Elle avait déjà eu le temps de se faire masser, mais apparemment, l’effet relaxant a vite disparu, si j’en juge par le savon qu’elle me passe… La prochaine fois, au lieu de lui proposer de garder ses enfants, je me contenterai de lui faire une infusion de feuilles de bigaradier. Ce sera beaucoup moins stressant pour toutes les deux.

Chapitre 3

J’arrive enfin chez moi. Je suis lasse comme si je venais de courir un marathon. Du moins, je suppose, vu que je ne possède même pas une paire de baskets. J’ai l’impression de couver quelque chose, ma tête semble prise dans un étau. Je récupère mon courrier, quelques rappels de factures et des prospectus publicitaires, rien de bien intéressant. De toute façon, à quoi je m’attendais ? Plus personne n’envoie de lettres de nos jours, moi la première. Et tant que je n’aurais pas recommencé le travail correctement, je ne risque pas de recevoir un relevé de compte bancaire qui me fasse sourire.

Je prends quand même le temps de lire mon horoscope sur le journal gratuit du quartier.

Poissons : La lune en Vénus vous apporte un lot de tracas ce mois-ci, mais ce n’est que pour mieux rebondir !

Tiens, il ne manquait plus que ça ! Comme si je n’avais pas eu assez de soucis aujourd’hui ! De toute façon, ces horoscopes des magazines gratuits ne valent rien. Je sais bien qu’ils ressortent les mêmes d’une année sur l’autre. Rien ne vaut les prédictions de Mme Chang. J’irai peut-être lui rendre une petite visite prochainement pour me faire tirer les cartes, si j’arrive à mettre quelques dollars de côté.

J’ouvre la porte de mon appartement. Ma voisine de palier a encore dû cuisiner mexicain, car une forte odeur d’épices a envahi les lieux. J’accroche mon manteau dans l’entrée. Warhol, mon chat, vient se frotter contre moi. Je le prends dans mes bras et vais m’affaler sur mon futon. Je ne suis pas assise depuis une minute que mon téléphone portable se met à sonner au fond de ma besace. Je n’ai pas envie de répondre, cela doit être du démarchage. Pas besoin de vous acharner ! Je n’ai pas les moyens d’acheter quoi que ce soit.

La sonnerie se tait au bout de quelques secondes, puis redémarre.

— Pas possible d’être tranquille ! grogné-je.

Je me lève péniblement, Warhol saute sur le tapis élimé. Qui que ce soit au bout du fil, il va en prendre pour son grade. On ne dérange pas les gens à cette heure-ci ! Surtout lorsqu’ils viennent de passer une journée catastrophique.

— Quoi ? aboyé-je dans le combiné sans même vérifier qui appelle.

— Julia ? demande une voix familière.

Grant. Mon frère.

Je me ressaisis et réponds plus calmement :

— Grant, désolée, j’ai eu une mauvaise journée et je viens juste de rentrer.

Je me laisse tomber sur le canapé.

— Qu’est-ce que tu voulais ? Tout va bien ?

Je le sens hésiter. Mon cœur fait un bon. Nous n’avons qu’un an d’écart, Grant et moi, et pourtant j’ai toujours l’impression qu’il est le tout petit bonhomme chétif qu’il était à l’âge de cinq ans. D’où le besoin de le protéger dès qu’il lui arrive quelque chose, alors même qu’il me dépasse maintenant d’une bonne vingtaine de centimètres.

On ne peut pas dire que la vie de mon frère soit remplie de succès. Plutôt tout le contraire. Son silence ne fait donc qu’augmenter mon inquiétude.

— Grant ?

— Je… Je suis en garde à vue, Julia.

Je ferme les yeux et me pince l’arête du nez. Pourquoi je ne hurle pas ? Tout simplement parce que ces mots, je les ai déjà entendus. Et pas qu’une seule fois, en ce qui le concerne. D’ailleurs, ma mère les a prononcés à plusieurs reprises, elle aussi. Disons que dormir une nuit en cellule de temps à autre est une sorte de tradition familiale. Certains font des barbecues le dimanche ; chez les Moore, on se fait passer les menottes. Chacun son truc ! Je suis, à ce jour, la seule dont le postérieur n’est pas familier avec les bancs des cellules. En fait, je suis celle qu’on appelle pour demander à en sortir. Vous me reconnaissez ? La bonne poire qui leur fait promettre de ne pas recommencer… Jusqu’à la prochaine fois.

— C’est quoi, cette fois-ci ? Tu t’es battu ? Tu étais bourré ? Tu as piqué de l’argent à quelqu’un ?

Je suis désabusée – cela ne s’arrêtera donc jamais ?

— Rien de tout ça ! J’ai rien fait cette fois-ci ! J’te jure !

— Ben tiens ! Les prisons sont pleines d’innocents Grant. Trouve une autre excuse, nom d’une branche de lunettes cassée !

— J’te promets, Lia ! J’ai rien fait…

Sa voix se brise, et le fait qu’il m’appelle par mon surnom de petite fille touche quelque chose en moi. Je suis consciente que je suis faible encore une fois. Je suis loin de le penser exempt de tout soupçon, mais une partie de moi a envie d’y croire.

— Où es-tu ? finis-je par demander.

Il me donne toutes les informations, puis je raccroche. Je renfile à regret mon manteau vert et dis à mon chat :

— C’est vraiment une journée pourrie !

Lui me répond en bâillant. Ingrat.

Je plonge ma main dans ma poche pour y chercher mes clefs, mais à la place, j’y découvre quelque chose d’autre.

La bague.

Je l’avais oubliée celle-ci ! Qu’est-ce que je vais en faire ? Je ferais mieux de la laisser ici pour ne pas la perdre. Si ça se trouve, c’est de la pacotille, mais on n’est jamais trop prudent. Je vais vers l’étagère sur laquelle je range les quelques objets de valeur que je possède, toujours suivie par Warhol, et la dépose. Je l’observe un instant refléter la lumière, c’est sûrement une fausse, les bagues si grosses, ça ne s’oublie pas dans un jardin d’enfants. Si j’avais la même – et ce serait dans l’hypothèse folle où j’aurais gagné à la loterie –, je remuerais ciel et terre pour la retrouver. Et comme je n’ai pas vu d’hystérique passer au tamis le sable de l’aire de jeux, je suppose que c’est du toc.

***

Le commissariat où se trouve Grant n’est pas dans mon quartier, il me faut une quarantaine de minutes pour m’y rendre en métro et à pied. Le hall d’accueil est sombre et lugubre. Je m’approche du comptoir. Espérons que la policière installée derrière soit plus sympathique que la réceptionniste de l’hôpital !

Je décline mon identité et la raison de ma venue. Elle m’apprend que mon frère est en train de se faire interroger. Elle me désigne les chaises alignées le long d’un mur crasseux, je comprends qu’il serait de bon ton que j’aille m’y asseoir, le temps que quelqu’un vienne me chercher. Je devrais être heureuse : ici, au moins, il y a des sièges, j’ai vu assez d’endroits comme celui-ci pour savoir que ce n’est pas toujours le cas.

Les minutes sont interminables. Je ressasse dans ma tête la courte conversation que j’ai eue avec mon frère, essayant de deviner ce qu’il a pu faire cette fois-ci.

Grant n’est pas un mauvais garçon. Et c’est moi, celle qui pour la énième occasion est en train de l’attendre dans le hall d’un commissariat de police, qui le dit. Alors qu’une fois de plus, il va certainement me demander de payer sa caution.

Non, ce n’est pas un mauvais garçon à la base, c’est la vie qui l’a aidé à le devenir. En commençant par notre père qui s’est fait la malle peu de temps après sa naissance. Apparemment, le rôle de père de famille qui travaille le jour et rentre le soir auprès des siens, c’était trop dur à assumer pour lui. Il est parti un jour acheter des cigarettes, et n’est jamais revenu. Enfin, selon l’expression consacrée, car en réalité, il ne fumait pas – il y avait au moins ça de bien chez lui.

Notre mère, suite à ça, s’est laissée sombrer dans la dépression quelque temps. Je peux la comprendre : gérer du jour au lendemain toute seule deux gosses avec un maigre salaire de serveuse, il y a de quoi être au bout du rouleau rapidement. Mais après un moment, elle a commencé à reprendre le dessus, sortir avec des clients du bar. Cependant, ses fréquentations n’étaient pas des meilleures, et elle s’est retrouvée sans cesse mêlée à des histoires louches de drogue et de violence. C’est pourquoi très vite, Grant et moi avons plus été habitués à faire un tour avec l’assistante sociale en famille d’accueil qu’à jouer au parc.

Lorsque j’ai eu dix-huit ans, j’ai réussi à décrocher une bourse pour aller à l’université. J’ai laissé derrière moi le mobile home qui nous servait de maison, ma mère et ses problèmes, mais également mon frère. J’ai travaillé comme une damnée pour arriver à financer mes études, cumulant les petits boulots pour me permettre de me remplir l’estomac. Je ne regrette aucun de mes sacrifices, si ce n’est d’avoir laissé Grant se débrouiller seul avec l’irresponsable qui n’avait de parent que le nom.

Mon frère n’a jamais été un saint ; mais suite à mon départ, les choses se sont accélérées. Ces soi-disant amis l’ont embarqué dans des combines pas très légales, et pour lui aussi, les démêlés avec la police ont débuté. À chaque fois, j’ai été celle qui venait le tirer d’affaire ; et à chaque fois, il m’a promis de ne pas recommencer. J’ai voulu le croire, me dire qu’il pouvait changer, mais le fait que je sois assise là, dans un commissariat, alors que je devrais être tranquillement chez moi en train de regarder la télé ou lire un bouquin, me démontre que j’ai eu tort. J’ai dépassé le stade de la colère. J’ai appris grâce à ma mère que les gens nous déçoivent toujours. Maintenant, je suis juste désabusée. Je sais qu’il pourrait faire tellement mieux de sa vie !

Je ne me considère pas comme quelqu’un qui a réussi, vous l’aurez compris, j’en suis loin. Mais au moins je me tiens du bon côté de la ligne rouge. Je galère peut-être, mais ma fierté et mon intégrité sont intactes. Et surtout, je galère seule.

— Mademoiselle Moore ?

La policière de l’accueil a quitté son comptoir sans que je m’en aperçoive et est plantée juste devant moi.

— Oui ?

— Suivez-moi, nous allons voir votre frère.

Je sais très bien que nous n’allons pas directement rendre visite à Grant. Je vais d’abord rencontrer l’officier qui l’a arrêté et qui, je l’espère, m’indiquera qu’ils le relâchent. Il en profitera certainement pour me questionner, l’air de rien, en fonction de ce que l’on reproche à mon frère.

Nous rentrons dans une pièce qui me semble être une salle d’interrogatoire. Soudainement, j’ai froid dans le dos. J’essaye de me calmer en me disant que de toute façon, je n’ai rien fait, ce n’est pas moi qui suis accusée de quelque chose.

— Asseyez-vous, mon collègue va arriver.

Je scrute le visage de la policière, elle me sourit, c’est plutôt de bon augure, non ? J’aurais dû lui demander son signe astrologique. J’espère qu’elle est plus Verseau que Scorpion.

Elle quitte la pièce au moment où un homme entre à son tour. Il n’a pas le temps de s’asseoir que je m’exclame :

— Mais je vous connais, vous !

Le policier m’observe, étonné, il cligne des yeux et me dévisage. Je lis dans son regard le moment où il percute.

— Vous êtes une des amies d’Amy 1, dit-il avec un sourire engageant.

— Et vous êtes le sex… hum hum… le lieutenant qui s’occupe de l’enquête sur le braquage du café, me reprends-je.

Nom d’une bicyclette à la roue voilée ! J’ai failli l’appeler le sexy lieutenant, surnom dont mes amies et moi l’avons affublé – en secret, bien sûr.

Il hoche la tête.

— Lieutenant Tom McGarrett, précise-t-il.

Puis il se racle la gorge.

— Mademoiselle Moore, vous savez que nous avons arrêté votre frère ?

— Euh, oui, évidemment.

J’ai envie de lui répondre que je passe rarement mon samedi soir au commissariat pour le plaisir, mais je doute que mon trait de sarcasme l’amuse. D’ailleurs, en parlant de soirée, je prends soudain conscience que j’ai totalement zappé Dimitri ! Il était censé me rejoindre chez moi, il faut que je lui envoie un texto avant qu’il ne se retrouve devant ma porte fermée. Bon, je vais quand même pas dégainer mon portable maintenant, je le ferai tout à l’heure.

— Ce que je ne sais pas, c’est pourquoi ?

— Il vous l’expliquera certainement lui-même. Les faits qui sont reprochés à votre frère sont assez graves, et les premières constatations ne jouent pas en sa faveur. Ce qui m’empêche de le laisser repartir libre ce soir, surtout au vu de son passé judiciaire.

Grant, qu’est-ce que tu as encore fait ?

Je n’ai pas besoin qu’il m’explique comment va se dérouler la suite, je le sais déjà, et cette perspective me tord l’estomac.

— Votre frère devra se présenter devant la cour demain matin, c’est elle qui fixera le montant de sa caution.

Je soupire. McGarrett me regarde sans ciller puis continue avec de la compassion dans la voix.

— Si vous pensez qu’il n’est pas en mesure de payer sa caution, vous pouvez demander à ma collègue dans l’entrée la liste des garants de caution judiciaire.

Je n’ai pas besoin de cette liste, je la connais déjà. Je sais qu’aucun n’acceptera de prêter la somme requise, car mon frère n’a rien à mettre dans la balance pour garantir qu’il pourra la rembourser. Ni moi d’ailleurs.

— Quand puis-je voir mon frère ? demandé-je pour changer de sujet.

— Je vais vous arranger ça rapidement.

Il se lève, fait un pas vers la porte, puis se retourne.

— Julia, si j’étais vous, j’essaierais de lui trouver un bon avocat. Il va en avoir besoin.

 

1 Comment ça, vous ne savez pas qui est Amy ? Pour combler vos lacunes, vous pouvez lire Coup de foudre & Quiproquos, cette petite rouquine qui prépare le meilleur café de Boston y vit quelques aventures rocambolesques.

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